Nout Zistoir · janvier 1980
Hyacinthe
Un cyclone qui traverse l’île en une nuit laisse un silence, puis le bruit des tôles. Hyacinthe ne traverse pas. Elle tourne, elle s’éloigne, elle revient. Pendant près de deux semaines, La Réunion reste sous la même pluie, jusqu’au moment où la terre n’avale plus.
Elle ne passe pas. Elle reste.
Les positions suivies commencent le 15 janvier 1980, au nord-est de l’île, encore loin. Le 17 au soir, Hyacinthe s’est rapprochée. Le 18, elle est à une centaine de kilomètres au nord. Ce n’est pas un centre qui coupe Saint-Denis en deux. C’est déjà assez près pour que le ciel se ferme, et assez loin pour que le vent ne soit pas, cette fois, le premier personnage.
Ensuite elle s’en va vers le nord-ouest, à plusieurs centaines de kilomètres, et elle boucle. On pourrait croire l’alerte finie. Elle ne l’est pas. Le 24, elle revient par le sud-ouest. Le 27 au matin, elle est de nouveau à un peu plus de 120 kilomètres, cette fois par le sud, puis elle file vers le sud-est. Le système est suivi jusqu’au 29. Ce que l’île a vécu, entre le premier rapprochement et ce dernier passage, ce n’est pas une nuit. C’est une quinzaine de jours dans la même masse nuageuse.
Voilà pourquoi janvier 1980 ne se raconte pas comme Jenny. Jenny frappe et l’on mesure le vent. Hyacinthe use. Chaque jour ajoute de l’eau à de l’eau déjà tombée. Les ravines n’ont pas le temps de revenir à leur lit. Les sols des Hauts, et surtout ceux des cirques, cessent d’absorber.
Le 19 janvier, Saint-Pierre a déjà la route ouverte
Cette photographie est prise le lendemain du premier rapprochement. Hyacinthe n’a pas encore fait ses deux autres approches. À Saint-Pierre, le boulevard Bank est pourtant ouvert jusqu’à la terre. L’asphalte ne s’est pas envolé d’un coup de rafale unique. Il a cédé sous l’eau qui a cherché un chemin, et qui l’a trouvé dans la chaussée.
Le Sud n’est pas, à lui seul, le cœur de la pluie. Les plus grands cumuls seront plus haut, vers le volcan et vers Salazie. Mais la côte comprend déjà, le 19, de quoi sera fait le mois : des voies coupées avant que le système soit parti. Qui doit rejoindre un hôpital, un parent, un abri, compte désormais les radiers et les tronçons disparus.
Des mètres venus du ciel
Sur l’ensemble de l’île, janvier 1980 reçoit en moyenne 2 307 millimètres. Depuis 1972, aucun autre mois mesuré de la même façon n’est allé aussi haut. Le mois suivant dans cette mémoire des grands arrosages, février 1987, reste loin derrière. Hyacinthe n’est pas une averse forte. C’est un mois entier qui devient l’averse.
Dans les Hauts de l’intérieur, les cumuls du mois se comptent en plusieurs mètres : de l’ordre de 4 000 à 6 000 millimètres. Au cratère Commerson, le mois donne 6 177 millimètres. À Grand-Îlet, 5 295. Ce ne sont pas des pointes d’une heure. Ce sont des totaux de janvier, poste par poste.
D’autres fenêtres, sur le même cratère, disent la durée autrement. Du 18 au 27 janvier, 5 678 millimètres en dix jours. Du 14 au 28, 6 083 millimètres en quinze jours. Le mois et ces fenêtres ne se contredisent pas : ils ne mesurent pas le même nombre de jours. Les records de pluie les plus longs encore attachés à Commerson dans le tableau des extrêmes — dix, onze, douze et quinze jours — sont ceux de cet janvier-là. Les records plus courts relevés plus tard au même poste, en février 2007, ne les effacent pas. Ils rappellent seulement qu’une autre pluie a pu être plus violente sur trois ou quatre jours, sans rester aussi longtemps.
À Grand-Îlet, une autre lecture compte 5 240 millimètres en treize jours, du 15 au 27, dans une année qui n’atteint pas 7 000 millimètres. Et, du 24 au 27, 3 240 millimètres en trois jours. Trois jours à l’intérieur de treize, treize à l’intérieur du mois. L’îlet a reçu, en une quinzaine, l’essentiel de ce que le ciel lui donne d’ordinaire en une année, puis davantage encore.
Même l’Ouest, mieux abrité, n’est pas sec. À Saint-Gilles, où il tombe d’ordinaire environ 559 millimètres en douze mois, ces treize jours en apportent 932. Presque deux années de pluie, pendant qu’à Salazie et à Commerson on compte en mètres. L’île n’est pas arrosée partout de la même façon. Elle est arrosée partout trop.
Salazie, le sol qui lâche
Un cirque n’est pas une plaine qui boit et oublie. C’est un entonnoir de remparts, de ravines et d’îlets habités, posés sur des terrains qui glissent déjà lentement les années ordinaires. Quand plusieurs mètres d’eau arrivent avant que les précédents soient partis, le glissement lent devient une coulée.
À Grand-Îlet, la coulée emporte la route et des maisons. Le dossier des risques de la commune retient dix morts pour ce glissement. Un autre volet du même dossier départemental attribue vingt-cinq morts à un seul mouvement de terrain, près des derniers virages de la route. Vingt-cinq, c’est le bilan de l’île, pas celui de cette seule coulée. Les deux pages ne décrivent pas le même périmètre. Ici, la coulée de Grand-Îlet reste celle des dix morts. Le total de l’île vient après, et il est plus large.
Le 28 janvier, cette coulée ferme une case. Une famille n’en sort pas.
Ailleurs dans le cirque, le même mois défait d’autres bords. À Mare à Citrons, une coulée emporte une case et abîme la route. À Mare à Poule d’Eau, le bras des Demoiselles déborde et détruit plusieurs maisons. Le bord de l’îlet s’effondre, entraîne la route départementale 48 sur plusieurs centaines de mètres, et comble en partie la mare en contrebas. Hell-Bourg est, lui aussi, dans les secteurs que les géologues retiennent comme profondément désordonnés par cet épisode. La mare que l’on revoit plus tard n’a plus la surface d’avant : une part d’elle est restée sous l’éboulis.
Les ravines prennent le reste
Au Tampon, la ravine Blanche ne coule plus comme un cours d’eau que l’on longe. Elle est une nappe terreuse, assez haute pour garder un poteau au milieu et pour laisser un toit affleurer au-dessus des arbres. Ce toit dit qu’une maison, ou ce qu’il en reste, est passé dans le champ de l’eau. La légende ne lui invente pas d’habitants. Elle constate que l’habitat et la ravine ne sont plus séparés.
Partout où la pente ramène l’eau vers un seul lit, le même mécanisme se répète. Les radiers disparaissent les premiers. Ensuite les chaussées. Ensuite les bords de cases. Traverser devient un choix, et souvent un mauvais choix : une part des morts de ce mois-là ne meurt pas sous un toit qui s’effondre, mais dans l’eau, en voulant passer ou en restant trop près pour voir monter la crue.
Le 19 janvier, à Petite-Île, un glissement tue trois personnes. Ce n’est pas encore le 28, ni Salazie. L’île meurt déjà par morceaux, avant le dernier passage.
Vingt-cinq vies, et des comptes qui ne se ferment pas
Le bilan le plus souvent retenu pour Hyacinthe est de vingt-cinq morts. Dix sont ceux de la coulée de Grand-Îlet. Trois sont ceux de Petite-Île, le 19. Les autres sont dispersés, beaucoup dans les crues et les imprudences au bord de l’eau. Un récit publié des décennies plus tard compte vingt-six morts, et détaille autrement la maison ensevelie. Les listes ne se superposent pas. Vingt-cinq reste le chiffre de référence. Vingt-six n’est pas effacé : il rappelle que le dernier nom n’a pas été inscrit partout de la même façon.
Des maisons tombent ou se fendent. Des familles gagnent des centres. Les champs sont couchés, des réseaux coupés. Les comptes qui circulent ensuite ne se ferment pas sur le même total : quelques centaines d’habitations d’un côté, un nombre bien plus large de l’autre, et des dégâts en centaines de millions de francs qui ne tombent pas sur le même chiffre. Ce qui reste sûr, c’est l’échelle : une île à relever, pas un seul quartier.
Ce qui est sûr, c’est l’isolement par la route. Quand le boulevard est ouvert à Saint-Pierre, quand la route de Grand-Îlet a disparu, quand la départementale 48 est partie dans la mare, un secours n’est plus une distance. C’est un passage que l’eau a fermé. Les hébergements se remplissent parce que la case n’est plus tenable, ou parce que le chemin pour y revenir n’existe plus ce jour-là.
Ce que janvier 1980 a laissé
Hyacinthe a appris, plus nettement qu’un cyclone de vent, que le danger réunionnais ne se lit pas seulement à la vitesse des rafales. Une alerte qui sait dire la force du système, et qui sait moins dire une pluie installée depuis dix jours sur une terre déjà pleine, arrive trop tard pour la coulée. Le seuil utile, dans un cirque, c’est aussi le sol : combien il a déjà bu, et ce qu’il fera du mètre suivant.
La mémoire a gardé le prénom pour cette raison. On ne dit pas seulement « le cyclone de 1980 ». On dit Hyacinthe quand on parle d’une pluie qui ne veut plus partir, d’un îlet qui bouge, d’une route qui s’ouvre. Les records longs de Commerson sont restés attachés à ces jours-là. La mare de Salazie n’a pas repris toute sa place. Et le 19 janvier, sur le boulevard Bank, la photographie montre déjà, avant la fin, de quoi le mois serait fait.
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