Nout Zistoir · le ciel qui ferme l’île
Les cyclones
À La Réunion, un cyclone n’est pas d’abord un prénom. Longtemps il n’en a pas eu. C’est une nuit de paille qui cède, une église qui perd son toit, une rivière qui prend la route, et un lendemain où l’on compte les absents sans que les comptes se ferment tous de la même façon.
Une île de cases, de canne et de mer
Au début du XXe siècle, la plupart des familles vivent encore sous la paillote. La canne organise le travail, le sucre organise l’argent, et le port organise presque tout le reste. Quand le vent devient un cyclone, il ne choisit pas entre la case du cultivateur et le dock. Il prend les deux, et la terre avec.
Le sucre, déjà, n’est plus le même métier qu’au milieu du siècle précédent. Les prix ont baissé, les surfaces en canne ont reculé, le borer et le pou blanc ont fatigué les champs. Les bras manquent, entre les départs et une immigration qui ne comble pas le trou. C’est dans cette île-là, pas dans une île abstraite, que mars 1904 arrive.
21 et 22 mars 1904
Le centre passe sur Saint-Denis dans la nuit du 21, vers onze heures et demie. Le baromètre tombe à un niveau que les relevés du temps notent autour de 714 millimètres de mercure : une pression, pas une hauteur de pluie. Les journaux du lendemain parlent d’un spectacle que la mémoire des hommes n’avait pas gardé. Ils comptent 24 morts.
Les lames passent par-dessus les ponts. Des oiseaux de mer s’abattent vers le rivage. Les cases partent, le bétail avec elles, et une partie de la terre cultivable suit l’eau. L’économie sucrière, déjà maigre, se retrouve face à un champ qu’il faut refaire et à des malades qui s’installent dans la suite du désastre. Les anciens ont gardé de ces orages le souvenir d’un cyclone de feu.
On le compare alors à 1863, parfois à 1718. La comparaison ne dit pas que le vent a eu la même force. Elle dit que l’île, cette fois, a moins de bras et moins d’argent pour se relever. Le secours attendu vient de la métropole, parce que la colonie ne se relève plus seule.
Le 4 février 1932, l’Ouest qui se croyait à l’abri
Trente ans plus tard, le coup est court et très violent. Le 4 février 1932, un cyclone de petit diamètre traverse le nord-ouest, du Port jusqu’à Saint-Leu. L’Ouest est, d’ordinaire, le côté le mieux protégé des vents. Cette fois, le centre passe dessus.
La presse annonce plus de quatre-vingts morts, et nomme parmi eux madame Prémont. Les travaux qui ont repris les dossiers parlent ensuite d’une centaine, tout en disant que le compte n’a jamais été fermé. Un homme qui vivait à Salazie, et qui a traversé l’île ensuite en car, en train et à pied, a retenu plusieurs dizaines de morts pour une tempête de quelques heures. Ces nombres ne se corrigent pas comme une faute. Ils ne comptent pas le même cercle, ni le même jour.
Autour d’eux, le paysage est plus net. Deux navires coulent au port. Les docks sont éventrés, le sucre et le riz en grande partie perdus. Des usines sont atteintes : Stella à Saint-Leu, l’Éperon à Saint-Paul, des établissements à La Possession et à Sainte-Thérèse. Des milliers de cases tombent. Le géranium est presque anéanti, la canne sévèrement ravagée. Le journal du 19 février parle de 30 000 sinistrés. Paris accorde une subvention de 50 millions et un prêt de long terme de 80 millions. L’île obtient les deux. L’argent ne rend pas les toits.
Les églises de pierre ne tiennent pas toutes. Piton Saint-Leu, Trois-Bassins, La Saline, la chapelle pointue de Saint-Gilles-les-Hauts sont détruites. Saint-Louis, Saint-Gilles-les-Bains, Bois-de-Nèfles et le Guillaume sont gravement touchés. À Saint-Louis, le curé avait fermé l’église : le toit et des pièces de charpente partent quand même. Au Dimitile, en plein jour, une vingtaine de personnes détachent les bœufs et descendent vers l’Argamasse. Le jour aide. Il ne garantit rien.
Un habitant de Saint-Paul dit avoir senti, le jour même, une secousse de quelques secondes, juste avant la plus forte rafale. Aucun sismographe, sur l’île, ne peut le confirmer. La secousse reste un témoignage, pas une preuve.
En temps de guerre, le cyclone n’arrive pas sur une île pleine. Il arrive sur une île qui compte déjà le riz.
Avril 1944, janvier et avril 1945
Le blocus a déjà fermé la mer. Les champs de canne ont été en partie retournés vers le manioc et le maïs. Le savon, l’huile, le riz passent par des cartes. C’est dans cette faim-là que le ciel ajoute trois coups.
Le 10 avril 1944, à trois heures de l’après-midi, le service météorologique prévient les autorités. Les mairies reçoivent les télégrammes environ sept heures avant le choc. C’est un dimanche de Pâques. L’électricité est déjà coupée : les postes de radio se taisent. Beaucoup de cours n’apprennent la nouvelle que lorsque le vent est là. On compte 16 morts. À la gare de Saint-Denis, la mer renverse des wagons et une locomotive. Au cimetière du front de mer, elle ouvre des tombes. À Grands Bois, deux femmes meurent, l’une sous une tôle, l’autre dans l’effondrement de sa case. Plusieurs milliers de paillotes tombent. On estime 5 000 à 6 000 sans-abri, et environ la moitié des champs de canne perdus. La trajectoire, bousculée deux fois, n’est pas une trajectoire ordinaire.
L’année suivante, un cyclone en janvier, un autre en avril. Le télégramme du gouverneur vers Paris, le 14 avril 1945, retient 13 morts, des routes coupées, encore la moitié des récoltes, des dégâts chiffrés à 300 millions de francs. Le même message annonce la mort d’Adrien Lagourgue : ce n’est pas, pour autant, une mort que l’on peut attribuer au vent sans un acte qui le dise.
Le gouverneur qui administre l’île après le ralliement estime que 70 % des champs de canne ont été perdus pendant la guerre, soit par ces cyclones, soit parce qu’on les a convertis en vivres. Le sucre manque d’environ 200 000 tonnes. La presse, elle, parle davantage de la guerre que du ciel. Les deux malheurs sont le même malheur.
La nuit du 26 au 27 janvier 1948
Les toits de 1944 et de 1945 ne sont pas tous remis quand le journal du 26 janvier 1948 publie l’avis : un cyclone intense est au nord-nord-ouest, il passera plus près dans la soirée. La station de Saint-Denis le sait depuis le 24, par la liaison avec Saint-Brandon. Savoir n’est pas encore prévenir tout le monde. Peu de maisons ont un poste. Le tocsin des églises et le tambour municipal portent l’alerte plus loin que le papier. Ils ne changent pas la paille en pierre.
Dans la nuit, la pression enregistrée descend à 729,5 millimètres de mercure à Saint-Denis et à 728,2 à Saint-Pierre. Au matin, une semaine de presse parle d’un cyclone « atomique », de plus de 250 morts, et d’une vitesse de 350 kilomètres à l’heure. Le rapport du préfet au ministre de l’Intérieur, le 19 mars, retient 165 morts. Le chiffre du journal et le chiffre du rapport ne décrivent pas la même enquête. La vitesse imprimée n’est pas une mesure que l’on puisse relire comme un anémomètre d’aujourd’hui. Les 165 morts, eux, sont le bilan administratif que les travaux historiques suivent.
On meurt surtout sous la case qui s’effondre, ou dans la ravine qui emporte la maison. Au Port, commune d’environ 8 000 habitants, 1 176 logements sont détruits. Sur l’île, plus de 2 000 paillotes ou maisons le sont entièrement. Les cultures vivrières sont détruites à neuf dixièmes, sauf du côté de Saint-Joseph et de Sainte-Rose. La canne perd environ 30 % de sa surface, les plantes à parfum autour de 80 %. Des dizaines de ponts partent, surtout sous le vent. La voie ferrée est soulevée par la mer, deux docks du Port sont découverts, des milliers de tonnes de sucre sont avariées, des écoles et des églises sont ouvertes au ciel.
À l’Entre-Deux, un homme quitte sa rue inondée jusqu’à la hanche pour chercher son père. Au retour, son frère tombe et ne peut plus marcher. Une femme née en 1903 perd trois neveux : ils ont ouvert la porte pour aller chercher un autre abri, le vent les a pris. Le père, resté dans la maison qui s’effondre, est blessé. On retrouve les corps au matin.
Au Dimitile, des familles vivaient encore sur les hauteurs. Après cette nuit, l’habitat permanent disparaît. Le cyclone ne fait pas que casser des murs. Il vide un lieu.
Le 27, le préfet Paul Demange réunit les chefs de service et demande l’aide la plus proche : Madagascar et Maurice. Dès le lendemain, des avions partent de Paris avec des secours et des médicaments. D’autres viennent de Madagascar avec des vivres. Le département a un an. Il n’a pas encore les moyens d’une île qui se relève seule.
Après la paille, la tôle
Dans les cirques, on s’en souvient ainsi : c’est après 1948 que beaucoup ne reconstruisent plus en paille. L’État donne quelques pièces, quelques feuilles de tôle. On dresse des fils de filaos en poteaux, on couvre comme on peut. Ce n’est pas encore une maison sûre. C’est la fin d’un matériau.
L’alerte, elle, devient un texte. Le 9 janvier 1950, la préfecture publie les dispositions de la saison cyclonique. La même année, l’aéroport de Gillot ouvre une station digne de ce nom. En 1960, dans l’océan Indien, les dépressions reçoivent des prénoms. Alix ouvre la série. Jenny est la première à frapper La Réunion.
Jenny, 27 et 28 février 1962
Le prénom change la mémoire. On ne dit plus seulement « le cyclone de telle année ». On dit Jenny, et le mot reste dans la cour. Elle est baptisée le 27 février. Elle est sur l’île le 28.
Les comptes ne se ferment pas sur le même nombre : 36 morts, dont neuf pêcheurs disparus en mer, des milliers de sans-abri, la moitié de la canne perdue et le reste des cultures emporté ; ailleurs, 37 morts et environ 150 blessés. L’écart est d’une personne. Il suffit à rappeler qu’un cyclone nommé, photographié, comparé ensuite à tous les autres, n’a pas pour autant un bilan unique.
Jenny devient l’étalon du vent. Quand un cyclone plus récent est jugé, c’est souvent à elle qu’on le mesure. Les camions-sirènes, idée déjà ancienne, circulent pour de bon à cette occasion, de quartier en quartier. L’alerte sort du tambour. Elle n’empêche pas la nuit.
Hyacinthe, la pluie qui ne s’en va pas
En janvier 1980, du 15 jusqu’à la fin du mois, Hyacinthe ne traverse pas l’île comme une lame. Elle tourne, elle s’éloigne, elle revient. Les vents ne sont pas, cette fois, le premier danger. Ils se renforcent surtout vers la fin. Ce qui use les routes, les cases et les champs, c’est l’eau.
Les bilans retiennent 25 morts, souvent dans les glissements et les crues. À Saint-Gilles, où il tombe d’ordinaire environ 559 millimètres en une année, ces treize jours en apportent 932 : presque deux années en moins de deux semaines. Les cumuls mesurés sur plusieurs jours, dans les Hauts, sont encore cités parmi les records du monde. Cela ne veut pas dire que chaque ravine a connu la crue du siècle. Le relief fait la pluie. L’Ouest, d’habitude sec, découvre ce qu’est un ciel qui ne se ferme pas.
Ce que la route raconte
Le 19 janvier 1980, au boulevard Bank, à Saint-Pierre, le premier passage a déjà ouvert la chaussée. Les dalles sont soulevées, un fossé de terre et de blocs coupe la voie, des gens marchent plus loin sur ce qui reste du bitume. Une route n’est pas un bilan. Elle montre comment l’eau défait un territoire que l’on croyait dur.
Ensuite les prénoms continuent. Firinga, en janvier 1989, reste dans la mémoire du Sud pour le vent. Les récits ne donnent pas le même nombre de morts : deux d’un côté, quatre pour l’année 1989 dans un tableau qui ne nomme pas forcément les mêmes personnes. Colina, Dina, Batsirai, Belal, Garance ont chacun leur côte, leur pluie, leur alerte. Les confondre en une seule phrase les efface.
Ce qui a changé, depuis 1904, ce n’est pas le ciel. C’est la case, le poste, la sirène, la route que l’on sait désormais coupée avant d’y aller. Le cyclone, lui, continue de choisir entre le vent qui arrache et la pluie qui reste.
Colina Belal Garance Comment l’alerte fonctionne Nout Zistoir
