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Nout Lieux · Salazie

Hell-Bourg

Deux chasseurs trouvent une eau chaude. Un village de villas pousse autour. Un cyclone ensevelit la source. Les cases, elles, sont restées.

L’eau qui fait un bourg

En 1831, deux chasseurs de cabris trouvent une source chaude sur la rive droite de la ravine du Bras-Sec, au lieu que l’on appelle Bé-Mahot. Une mémoire du cirque date la même trouvaille de 1832. L’eau sort à environ mille litres l’heure, autour de 32 degrés. On la compare alors aux eaux que l’on va chercher loin. Les curistes arrivent avant même qu’il y ait de vraies maisons pour les recevoir.

Le plateau devient Hell-Bourg en 1842. L’établissement thermal ouvre en 1852 : des robinets pour le village et les bains, une salle, un salon pour les dames, des baignoires dans un second bâtiment. Autour, des villas, des jardins, des hôtels, une école, une église. Les habitants des Hauts vendent leurs produits et portent les curistes. Le cirque de Salazie a, pour un temps, une station.

Ce que 1948 ferme

Entre les deux guerres, les curistes se font plus rares. La source faiblit. En 1943, un éboulement comble le trou d’où elle jaillissait. En 1948, le cyclone fait tomber un pan de montagne sur ce qui restait. Le thermalisme s’arrête. Les ruines sont encore là, plus bas que le village, sous la végétation.

Ce n’est pas le même drame que Grand Sable, ni le même bilan que le passage sur le Dimitile. C’est le même genre de montagne : elle bouge, et un usage disparaît. Hell-Bourg, lui, ne disparaît pas. Les villas créoles, les guétalis, les jardins racontent encore la clientèle qui venait se faire soigner par une eau que l’on ne voit plus.

Salazie Les glissements 1948 Nout Lieux

Le plateau, les porteurs, les villas

Hell-Bourg n’est pas né d’un plan de ville. Il est né d’une eau, puis d’un chemin. On monte dans le cirque. On change d’air. On change d’odeur. Les Hauts vendent ce que le littoral n’a pas toujours : brèdes, chouchou, un peu de fraîcheur, un toit pour la nuit. Les curistes descendent l’argent. Les voisins tiennent le quotidien. Un bourg thermal n’est pas seulement un établissement : c’est une économie de seuil, entre le cirque et le reste de l’île.

Le nom du plateau, on le rattache d’ordinaire au gouverneur de Hell. Cette page le tient comme le récit reçu. Elle n’invente pas l’acte de baptême. Ce qui compte pour le visiteur d’aujourd’hui, c’est autre chose : un village habité, dans Salazie, où les cases ont survécu à la source.

Avant les robinets de 1852, il y a déjà le portage. On ne roule pas alors comme aujourd’hui. On porte. On guide. On vend au passage. Les habitants des Hauts ne sont pas un décor de station. Ils sont le métier sans lequel les bains n’auraient pas eu de pain, ni de linge, ni de chemin. Nout vivre ansanm raconte ailleurs ce seuil de la case. Ici, le seuil a une date : celle d’une station.

Rue de Hell-Bourg bordée de cases.
Hell-Bourg, dans le cirque. La rue et les cases de l’ancien bourg thermal. Photographie de Ekrem Canli, CC BY-SA 3.0. Fichier d’origine.
Hell-Bourg pris dans les remparts de Salazie.
Le même bourg, pris dans le cirque. Le village et le fond de remparts ne se séparent pas. Domaine public (CC0). Fichier d’origine.

Les villas, les jardins, les guétalis : ce sont les traces d’une clientèle qui venait pour l’eau, et qui a laissé des maisons. Les petites clôtures de bois découpé ne sont pas un motif de carte postale. Elles disent une façon d’habiter le plateau, de tenir un jardin, de recevoir sans ouvrir toute la case. L’église, l’école, les hôtels : le village s’est donné une place. Autour, le rempart reste le rempart.

Ce que l’on voit encore, ce que l’on ne voit plus

En 1943, un éboulement ferme le trou. En 1948, le cyclone achève ce que la montagne avait commencé. Les dates sont déjà plus haut. Ce qu’il faut encore dire : le village n’a pas suivi la source dans l’oubli. On y habite. On y passe. On y photographie des cases. L’eau chaude, elle, n’est plus un métier. Les ruines sous la végétation rappellent qu’un usage peut mourir sans que le lieu meure.

Descente vers Salazie et Hell-Bourg, depuis le cap Anglais.
La descente vers Salazie. Hell-Bourg n’est pas un décor posé dans le cirque : on y arrive par un relief qui décide du jour. Photographie de regulator974, CC BY-SA 3.0. Fichier d’origine.
L’église Saint-Henri de Hell-Bourg.
L’église Saint-Henri. Autour de la source, le village s’est donné une place, une école, un clocher. Photographie de Olaf2, CC BY 4.0. Fichier d’origine.
L’église Saint-Henri de Hell-Bourg.
La même église. Le clocher tient le plateau. La source, plus bas, ne se voit plus. Photographie de Thierry Caro, CC BY-SA 3.0. Fichier d’origine.

Hell-Bourg se lit avec le sol qui bouge. Le cirque n’est pas un paysage fixe. Il glisse. Il se gorge. Il lâche. Grand Sable, en 1875, est un autre drame, déjà raconté. Le cyclone de 1948, sur le Dimitile, est un autre bilan. Ici, la montagne n’a pas emporté le village. Elle a emporté l’eau qui l’avait fait.

On vient aujourd’hui pour les cases, pour le cirque, pour une journée dans les Hauts. On ne vient plus pour un bain médical. Cette différence n’est pas une tristesse de guide. C’est une histoire : un usage a existé, il a duré un siècle à peu près, puis le relief a repris la source. Les villas, elles, sont restées assez belles pour que l’on continue d’y habiter, et assez parlantes pour que l’on continue d’y lire le XIXe siècle.

La page de Salazie tient le cirque. Nout Lieux tient les portes. Cette page tient seulement Hell-Bourg : l’eau, le bourg, la fermeture, et les cases qui n’ont pas disparu avec les robinets.

Ceux qui montent encore le font pour d’autres raisons que les curistes : un mariage, un dimanche, un regard sur les remparts. Le thermalisme n’est plus le métier. La mémoire, elle, reste dans le bois des varangues, dans les jardins trop bien tenus pour n’avoir été que des jardins de subsistance, et dans le nom même du plateau, qui continue de dire un bourg alors que la source, plus bas, ne dit plus rien.

On a parfois voulu rêver d’une source qui reviendrait. Cette page ne promet rien. Un éboulement, puis un cyclone, ont fermé un trou. Rouvrir n’est pas une phrase de visite. Ce qui reste, c’est un village que l’on peut encore habiter, et une ruine que l’on peut encore situer plus bas, sous la végétation. Entre les deux, il y a le siècle thermal, et le siècle d’après.

Les chasseurs de cabris de 1831 ou 1832 n’ont pas fondé une ville. Ils ont trouvé une eau. Autour, d’autres ont bâti, porté, vendu, soigné, prié. Puis la montagne a repris le geste. Hell-Bourg, aujourd’hui, se visite comme un bourg de cases. Il se raconte comme une station. Les deux lectures sont vraies. Aucune des deux n’a besoin d’inventer une date de plus.