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Nout Zistoir · Entre-Deux

Le cyclone qui vide le Dimitile

Certains cyclones cassent des toitures et l’on reconstruit au même endroit. Celui du 26 janvier 1948 fait autre chose sur ce plateau : il met fin à une façon d’y habiter.

Entre deux bras d’eau

Le Dimitile n’est pas un village de la côte. C’est un plateau des Hauts, dans la commune de l’Entre-Deux, pris entre le Bras de Cilaos et le Bras de la Plaine. Derrière la crête, le cirque de Cilaos. En bas, le bourg. Pour y vivre, il faut accepter la pente, le froid du matin et un chemin qui redescend tout ce que l’on a produit.

Le nom du lieu est celui d’un chef marron du XVIIIe siècle. Ces hauteurs ont servi de refuge à des hommes et des femmes qui fuyaient l’esclavage. Le plateau en garde le nom, la mémoire de la fuite, et, bien plus tard, les cases de familles qui y vivaient encore.

L’Entre-Deux Le marronnage

Un plateau encore vécu

Après l’abolition, des habitants restent ou s’installent. On cultive ces pentes. La mémoire du lieu retient le géranium. En février 1932, déjà, un cyclone passe en plein jour : une vingtaine de personnes détachent les bœufs et descendent vers l’Argamasse. Le jour les aide. Le plateau, lui, n’est pas abandonné. Seize ans plus tard, des familles y dorment encore.

L’île qui aborde 1948 n’est pas une île remise. La guerre et le blocus sont proches. Les toitures arrachées en 1944 et en 1945 ne sont pas toutes refaites. Beaucoup de cases sont encore de paille ou de matériaux légers. Un vent long, sur un sol déjà usé, ne trouve pas des murs de pierre partout.

1939–1945 Le blocus

La nuit du 26 au 27 janvier

Le 24, la station de Saint-Denis sait qu’un cyclone intense approche, par la liaison avec Saint-Brandon. Le 26, le journal publie l’avis : le centre est au nord-nord-ouest, il passera plus près dans la soirée. Peu de maisons ont un poste. Les cloches et le tambour municipal portent l’alerte plus loin que le papier. Ils ne changent pas une case en abri sûr.

Dans la nuit, la pression tombe très bas, à Saint-Denis comme à Saint-Pierre. Au matin, la presse parle d’un cyclone énorme, de plus de 250 morts, de vents que nul instrument de l’île n’a mesurés ainsi. Le 19 mars, le préfet retient 165 morts. Les deux chiffres ne décrivent pas le même moment du deuil. 165 est le bilan administratif que les travaux historiques suivent. Le nombre crié dans les jours d’après reste celui d’une île qui compte ses absents avant d’avoir fermé les listes.

En bas, dans le bourg de l’Entre-Deux, la même nuit noie les rues et prend des vies. Du côté de Cilaos, la route qui relie le cirque au reste de l’île cède, des ponts partent, le téléphone se tait. Le plateau regarde un cirque coupé du monde. Le récit de toute l’île, des morts du Port aux champs perdus, est ailleurs. Ici, c’est le sort d’un seul lieu habité.

La nuit de 1948 dans l’île Cilaos

Après la nuit, plus personne pour y dormir

Aucun décompte ne donne, pour ce plateau seul, un nombre de morts. Ce qui est établi, c’est la suite. Les installations des hauteurs sont balayées, et l’on n’y reconstruit pas un village. L’habitat permanent disparaît. Des cyclones avaient déjà frappé ces pentes. Celui-ci change la carte : un endroit où l’on vivait devient un endroit où l’on ne reste plus.

Dans les années qui suivent, beaucoup de familles de l’île remplacent la paille par de la tôle, souvent trop vite et trop peu. Au Dimitile, le geste n’est pas le même. On ne redresse pas les cases pour y revenir dormir. Le travail du géranium, qui faisait descendre la récolte vers le bourg, ne reforme pas un hameau. Les anciens qui ont connu la nuit se font rares. Le plateau demeure. La vie quotidienne, elle, est redescendue.

Ce que le visiteur voit aujourd’hui

On monte encore au Dimitile. Les sentiers partent de l’Entre-Deux. Les crêtes ouvrent Cilaos et le Sud. Depuis quelques décennies, ce sont surtout des marcheurs qui refont le chemin.

En 1998, une association installe sur le plateau un camp de mémoire du marronnage. Une stèle suit, en 2001. Ces cases-là ont été bâties pour raconter la fuite et le refuge. Elles ne sont pas les maisons emportées en janvier 1948. Elles ne sont pas non plus le camp tel qu’il était au XVIIIe siècle. Les prendre pour l’un ou pour l’autre, ce serait confondre un hommage avec la nuit, ou avec la vie de ceux qui se cachaient ici.

Le Dimitile reste une terre de nom et de marche. Il n’est plus le village d’en haut.

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