Nout Zistoir · l’assiette
Le manque
Avant 1940, une famille réunionnaise mange en grande partie ce que les navires apportent. Après le 23 août, elle mange ce que la cour, le champ et la file veulent bien laisser. Le manque n’est pas une métaphore. C’est le riz qui n’arrive plus, le sucre qui ne part plus, le manioc qui prend la place, et le ticket qui ne garantit rien.
Ce que l’île mangeait quand la mer était ouverte
La Réunion exporte du sucre. Elle importe le reste, ou presque. Le riz vient notamment d’Indochine. Les bœufs viennent de Madagascar. L’huile, le savon, les tissus, le pétrole, les médicaments voyagent dans les mêmes cales, ou n’arrivent pas. La canne occupe les meilleures terres. Le jardin de case complète. Il ne remplace pas un navire.
Cette dépendance n’est pas nouvelle. En 1914 déjà, les prix des bougies, du pétrole, de la farine et de la morue avaient bougé en quelques jours. En 1940, ce n’est plus une hausse. C’est une interruption.
Le 23 août 1940, la côte se ferme
Le blocus britannique devient effectif ce jour-là, après la rupture avec Londres. Les relations avec Maurice se coupent. Deux navires qui faisaient la liaison avec Madagascar seront plus tard saisis à Diego-Suarez. À la mi-1942, l’île est décrite comme presque séparée du monde.
Le sucre s’accumule ou se perd, faute d’export normal. Les usines n’ont plus le même débouché. En face, les assiettes se vident de ce qu’elles attendaient. Le riz importé disparaît des arrivages habituels. Le bœuf malgache aussi. Il faut alors demander à la terre réunionnaise une part de ce que les cales ne livrent plus.
On étend le manioc et le maïs. On pousse les patates, les légumes, les tubercules. Des parcelles de canne sont reconverties en vivrier. Ce n’est pas un choix de goût. C’est la seule récolte qui reste quand le riz n’accoste pas. Le manioc devient, dans ces mois, une nourriture de base. Il remplace le riz dans la fonction, pas dans l’habitude. Le maïs entre dans la même brèche. Ni l’un ni l’autre ne rendent le pain, l’huile ou le savon.
Le ticket n’est pas le sac
Le 2 septembre 1941, un arrêté institue la carte d’alimentation. Elle répartit un droit : riz, huile, pain, et d’autres denrées selon les périodes. Elle ne crée pas la marchandise. On peut tenir un coupon et faire la queue pour rien, ou pour moins que le coupon ne promet.
Les archives gardent des dossiers de cartes pour 1941, 1942, 1943. La carte répartit un droit. Elle ne remplit pas le sac.
Quand on annonce un navire
L’annonce suffit à faire sortir les gens. Les files s’allongent devant les magasins, surtout ce jour-là. Le navire peut apporter peu. Il peut apporter tard. Il peut ne pas apporter le riz. La queue est déjà une façon de vivre : on attend une rumeur de cale autant qu’un sac.
Le marché noir s’installe à côté du prix officiel. La carte ne suffit pas. Ceux qui ont encore quelque chose à échanger — un produit de la cour, un service, un tissu — ne vivent plus la même disette que ceux qui n’ont que le ticket.
Le savon, les vêtements, le pétrole, les médicaments suivent le même chemin que le riz : ils deviennent rares parce qu’ils venaient par mer. On répare. On fait durer. On coud ce qui peut l’être. Cela aussi est une économie, pas une morale.
Annoncer un navire faisait la queue. Le navire ne garantissait pas le riz.
Le 30 novembre 1942 ne rouvre pas les cales
Le ralliement à la France libre change le gouverneur. Il ne change pas l’océan. En 1943, on mange encore mal. Les cultures de substitution restent nécessaires. Les médicaments restent difficiles. La carte n’est pas devenue un marché libre parce que le Léopard est passé.
Puis viennent les cyclones de 1944 et de 1945. Ils tombent sur des champs déjà convertis, sur des stocks déjà minces, sur des familles qui n’ont pas de réserve d’avant-guerre. Un cyclone, dans une île ravitaillée, est une catastrophe. Un cyclone dans une île bloquée est une seconde fermeture : celle du ciel, après celle de la mer.
La paix de 1945 et la départementalisation de 1946 ouvrent un statut et des routes. Elles ne rendent pas d’un coup le riz d’avant. La mémoire du manque reste dans les maisons plus longtemps que dans les lois : le geste de remplacer, la méfiance devant une annonce de navire, l’habitude du jardin qui n’est plus un à-côté.
1939–1945, le régime et le navire Nout Manzé Les cyclones Nout Zistoir
