Nout Kiltir
Ce que l’assiette tient ensemble
On sert souvent le riz, puis les grains, puis le cari, puis un rougail. Les grains sont des légumineuses. Dans la marmite, le cari réunit tomates, oignons, ail, curcuma, et ce que le jour a donné : poulet, poisson ou légume. Le rougail est le côté pimenté, de tomate ou de fruit. Les brèdes, jeunes pousses du jardin, arrivent quand il y en a. Un repas noté dans les maisons tenait ensemble le riz, les grains, le cari poulet et le rougail tomate. Ailleurs on ajoute des achards, on ouvre par des samoussas ou des bouchons, et l’on garde les gâteaux pour l’après-midi. Rien de cela n’est un menu officiel. C’est une architecture que chaque table déplace.
Les graphies circulent. On écrit cari, carry ou kari. Rougail s’entend aussi rougay.
Des feux qui ne viennent pas du même rivage
La table s’est faite dans une île peuplée par contrainte autant que par choix. Des plantes et des mots sont arrivés d’Europe. Dans les habitations, des captifs de Madagascar et d’Afrique ont tenu le feu. Après 1848, des engagés venus d’Inde et d’ailleurs ont allumé d’autres marmites. Des familles venues de Chine ont laissé des gestes que leurs enfants reconnaissent encore. L’esclavage et l’engagisme ne se changent pas en recette. Ils rappellent que la marmite n’a pas un seul propriétaire.
On explique parfois le mélange avec un pilon : un coin pour l’Europe, un pour l’Afrique et Madagascar, un pour l’Inde, un pour la Chine, et le geste qui pile. C’est une image que les gens se donnent. Ce n’est pas une date d’arrivée pour chaque épice. Le samoussa est revendiqué, dans un ouvrage sur les Indo-musulmans de Saint-Pierre, comme un apport des familles venues du Gujarat, devenu un mets de l’île entière. Les bouchons sont, dans d’autres entretiens, le plat par lequel des familles chinoises montrent leur part. Les deux paroles restent. Aucune ne devient un acte de naissance.
Le chouchou, entre le Brésil de 1895 et le Mexique des autres récits
En 1895, Eugène Jacob de Cordemoy écrit que le chouchou a été introduit environ un demi-siècle plus tôt par Sully Brunet, qui l’avait rapporté du Brésil. Le fruit nourrissait les gens et les bêtes. Les jeunes feuilles se mangeaient en brèdes. La tige, grattée, donnait des lamelles blanc argenté pour des chapeaux. D’autres récits disent le Mexique et l’année 1840. Les deux peuvent se tenir ensemble : les formes sauvages sont décrites dans le sud du Mexique, et le plant que Brunet a fait voyager peut avoir été pris au Brésil. L’année exacte n’est pas tranchée ici.
À Salazie, le chouchou est le légume du cirque : fruit, brède, et paille tressée. Cordemoy voit déjà les chapeaux en 1895. D’autres mémoires placent le commerce de cette paille au début du XXe siècle. Le geste du tressage rejoint les savoir-faire et la fiche du vacoa, sans se confondre avec eux.
Le jardin, la rivière, l’Est
La vanille a sa page, Nout Vanille. Saint-Benoît et Sainte-Suzanne en portent la culture. L’histoire de la gousse ne se réécrit pas ici.
Les bichiques sont des alevins pris aux embouchures, et aussi un plat. La pêche est ancienne. Elle est encadrée, parce que la ressource a baissé. Les espèces et les vouves sont racontées dans Nout Rivièr. L’embouchure des Roches a sa fiche, Rivière des Roches.
Transmis sans étiquette
En 2023, le ministère de la Culture reconnaît sept éléments au label national du patrimoine culturel immatériel : le maloya, le rakontaz zistoir, le tressage du vacoa, la pratique des plantes médicinales, le séga, le bal tamoul et le rod lo gèp. Le repas n’en fait pas partie. Il se transmet tout de même. La force du piment, l’heure du feu et le plat du dimanche changent d’une maison à l’autre. Une liste d’ingrédients ne remplace pas la main qui sale.
Cari, grain, brède, rougail vivent avec la langue. On les retrouve dans Nout Lang. La collection ouverte — l’assiette, les brèdes, les rougails, les terroirs, les gâteaux — est Nout Manzé. Cette page en est la porte.
