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Nout Zanimos · Histoire du vivant

Dodo, solitaire, ibis

Le dodo était mauricien. L’oiseau disparu de Bourbon était un ibis : une histoire d’îles, d’images et d’ossements.

Une photographie, une archive ou un souvenir à partager sur ce sujet ?

Trois îles, des oiseaux différents

Un nom peut voyager plus facilement qu’un animal. Dans les Mascareignes, le mot dodo s’est répandu bien au-delà de l’île où vivait l’oiseau. Pourtant, Raphus cucullatus appartient à Maurice. Le solitaire de Rodrigues, Pezophaps solitaria, est un autre oiseau. Tous deux sont de grands représentants disparus de la famille des pigeons. Le solitaire décrit à Bourbon, devenue La Réunion, correspond quant à lui à un ibis, Threskiornis solitarius.

Le mot solitaire ne désigne donc pas partout la même espèce. Cette différence est essentielle pour lire une gravure, un récit de voyage ou une étiquette de collection. Une image présentée sous un nom ancien peut témoigner de la façon dont on imaginait l’animal, sans représenter correctement celui qui vivait sur l’île indiquée.

Le même archipel, trois histoires zoologiques
  1. MauriceDodo · Raphus cucullatus · famille des pigeons.
  2. RodriguesSolitaire · Pezophaps solitaria · famille des pigeons.
  3. La RéunionIbis · Threskiornis solitarius · famille des ibis.

Le dodo, un pigeon singulier de Maurice

Le dodo est devenu une figure mondiale de l’extinction. Sa parenté avec les pigeons peut surprendre tant les représentations populaires l’ont isolé du reste des oiseaux. Les travaux de systématique rappellent pourtant qu’il appartient à cette famille, comme le solitaire de Rodrigues. Une grande taille et la perte du vol ne suffisent pas à constituer une famille entièrement séparée.

Sa disparition, à la fin du XVIIe siècle, a laissé des récits, des œuvres et des restes matériels en nombre limité. Les ossements mauriciens, notamment ceux de la Mare-aux-Songes, sont attachés à des lieux de découverte précis. Ils ne peuvent pas servir de preuve d’une présence du dodo à La Réunion. Les recherches réunionnaises ont livré une autre histoire.

Les catalogues gardent parfois les traces de classifications anciennes. Leur vocabulaire s’est construit au fil des descriptions, des comparaisons et des collections disponibles. Un nom abandonné n’est pas un animal supplémentaire : il peut être le témoin d’une hypothèse ensuite corrigée. La généalogie des appellations aide à comprendre pourquoi une confusion a persisté si longtemps.

Planche ancienne du solitaire de La Réunion.
Le solitaire tel que l’Europe l’a dessiné. Ce n’est pas un portrait photographique. G. E. Lodge / F. W. Frohawk. Domaine public. Fichier d’origine.

Le solitaire de Bourbon dans les récits

Les voyageurs des XVIIe et du début du XVIIIe siècle décrivent à Bourbon un oiseau terrestre nommé solitaire. Les récits n’offrent pas une fiche d’identification moderne : les comparaisons passent par une oie, une bécasse ou des plumes d’autruche, selon le caractère que l’auteur veut rendre visible. Les mots mobilisent les animaux familiers au lecteur européen.

Chez Dubois, le cou, le bec, les pattes et les ornements du plumage occupent une place importante. Feuilley évoque une nourriture recherchée dans la terre. Ces observations sont devenues précieuses lorsqu’on a pu les rapprocher des restes retrouvés dans l’île. Elles ne sont toutefois ni des photographies ni une description complète du comportement de l’espèce.

Les témoignages mentionnent l’oiseau entre 1613 et 1708. Sa disparition est généralement placée au début du XVIIIe siècle, souvent vers 1710–1715. Cette fourchette résume une reconstruction documentaire ; elle ne fournit pas la date certaine du dernier individu. La fin des mentions et la disparition biologique ne sont pas deux événements que l’on peut automatiquement dater au même jour.

Le solitaire de Bourbon, d’après Schlegel.
Une autre planche du même oiseau perdu. Les témoignages se contredisent sur la couleur. Hermann Schlegel. Domaine public. Fichier d’origine.

Quand les images ont fabriqué un dodo blanc

À distance de l’île, les descriptions ont été relues et rapprochées de peintures d’oiseaux ressemblant à des dodos. L’idée d’un dodo blanc de Bourbon a ainsi trouvé une force visuelle que les récits seuls n’avaient pas. Une image facilement mémorisable peut donner l’impression de régler une question qui reste en réalité ouverte.

Les planches de Schlegel, de Lodge ou de Frohawk appartiennent à cette histoire de la connaissance. Elles ont un intérêt patrimonial réel, même lorsque la reconstitution qu’elles proposent n’est plus retenue. Leur valeur est alors celle d’une archive des représentations. Les lire exige de tenir ensemble la date de l’œuvre, le nom employé et les documents sur lesquels son auteur pouvait s’appuyer.

Le nom Raphus solitarius, conservé dans d’anciens ouvrages, rappelle ce rapprochement avec le dodo. Il ne remplace pas l’identification actuelle de l’ibis réunionnais. Les illustrations présentées ici montrent comment un savoir s’est construit puis corrigé ; elles ne constituent pas des portraits certifiés de l’oiseau vivant.

Didus solitarius, planche de 1907.
Le nom de dodo a collé à l’oiseau de Bourbon. Les catalogues ont gardé l’erreur. G. E. Lodge. Domaine public. Fichier d’origine.

Les ossements de La Réunion ont changé la question

Des restes d’un ibis disparu sont retrouvés dans plusieurs sites réunionnais, avec un ensemble particulièrement important dans l’ancien marais de l’Ermitage. L’oiseau est d’abord décrit sous le nom Borbonibis latipes. Un crâne découvert en 1994 apporte un élément décisif pour confronter l’anatomie aux récits : le bec est relativement court pour un ibis et moins courbé que chez certaines espèces actuelles.

En 1995, Cécile Mourer-Chauviré, Roger Bour et Sonia Ribes proposent de reconnaître dans cet ibis le solitaire de Bourbon. L’association entre les ossements et les descriptions historiques conduit au nom Threskiornis solitarius. Il ne s’agit pas de rebaptiser un dodo dont on aurait changé la couleur : la parenté zoologique elle-même est différente.

Le cou et les pattes longs, l’alimentation recherchée dans le sol et certains caractères du bec composent un ensemble cohérent avec cette interprétation. Les mentions de plumes comparées à celles d’une autruche peuvent être rapprochées des ornements de certains ibis. Chaque indice reste partiel ; c’est leur convergence, et non une seule ressemblance, qui donne sa force à l’explication.

L’ibis de La Réunion, tel qu’on l’a reconstitué.
L’ibis, l’oiseau que les os de l’Ermitage ont permis de nommer autrement. Domaine public. Fichier d’origine.

Une collection n’est pas un simple alignement d’objets

Un os devient particulièrement instructif lorsqu’on sait où il a été retrouvé et avec quels autres restes. La localisation, les couches de terrain et la comparaison anatomique permettent de replacer l’objet dans une histoire. Séparé de ces informations, un fragment spectaculaire perd une part de ce qu’il pourrait apprendre.

Les collections scientifiques conservent aussi la possibilité de reprendre les questions. Une ancienne identification peut être discutée à la lumière d’une découverte ou d’une méthode nouvelle. Cette évolution ne rend pas les recherches précédentes inutiles : elle montre pourquoi les objets, les dessins, les relevés et les archives méritent d’être conservés ensemble.

Comment une identification se précise
  1. Les témoignagesRécits anciens, comparaisons et noms employés.
  2. Les ossementsRestes retrouvés à La Réunion, dont ceux de l’Ermitage.
  3. La confrontationAnatomie et récits rapprochés dans les travaux de 1995.

Une extinction, plusieurs pressions

L’ibis de La Réunion faisait partie d’une faune insulaire profondément transformée après l’arrivée des humains et des animaux introduits. Les récits de capture, la modification des milieux et l’arrivée de prédateurs replacent sa disparition dans un ensemble de bouleversements. Il serait réducteur de faire porter toute l’histoire sur une seule scène ou sur un dernier chasseur imaginé.

Le solitaire de Rodrigues, le dodo mauricien et l’ibis réunionnais n’ont pas disparu dans des circonstances rigoureusement identiques. Les îles, les espèces et les sources disponibles diffèrent. Les rapprocher éclaire la vulnérabilité de certains mondes insulaires ; les confondre efface précisément ce qu’il faudrait comprendre.

Le papangue appartient, lui, aux espèces endémiques que l’on peut encore observer. Le cormoran africain illustre une autre situation : disparu localement, il survit ailleurs. Nout Zanimos relie ces histoires sans employer le même mot pour l’extinction mondiale, la disparition locale et la menace qui pèse sur une espèce vivante.

Bourbon représentée dans l’ouvrage de Flacourt en 1661 : une archive géographique de l’île au temps des premiers récits européens.
Bourbon représentée dans l’ouvrage de Flacourt en 1661 : une archive géographique de l’île au temps des premiers récits européens.Étienne de Flacourt · Domaine public.

Ce que les noms ont gardé dans nos familles

Une vieille carte postale, un livre illustré ou une expression peuvent montrer comment les mots dodo et solitaire ont circulé. Vous avez conservé un document ou entendu une appellation différente ? Précisez sa date, son origine et ce que vous en savez. Une proposition peut enrichir l’histoire des représentations sans prétendre prouver l’existence d’un animal qui n’est pas attesté.

Les documents ne racontent pas seulement les oiseaux : ils racontent aussi les regards portés sur eux. Retrouver une légende, un auteur ou une édition permet de comprendre le chemin d’une image. Vous pouvez transmettre une archive, un souvenir ou une correction, pour que la mémoire des espèces disparues reste une connaissance partagée.