Nout Zanimos · Mémoire du vivant
Cormoran africain
Un oiseau autrefois présent à La Réunion, dont les récits et les lieux gardent la trace.
Une photo, une vidéo, un souvenir ou une précision à partager sur ce sujet ?
Un oiseau disparu de l’île
Le nom est resté, l’oiseau n’est plus là
À La Réunion, le cormoran africain appartient à une histoire que l’on ne peut plus photographier sur le vif. Il a vécu ici ; il n’y est plus connu comme oiseau résident. La SEOR situe sa disparition probablement au début du XVIIIe siècle. Ce mot, probablement, laisse une place aux limites des témoignages. Il n’existe pas dans ce récit de dernier envol daté au jour près.
L’espèce survit ailleurs, en Afrique et à Madagascar. Les photographies d’oiseaux vivants présentées ici viennent de ces régions extérieures à La Réunion. Elles aident à comprendre une silhouette, un bec et une manière d’occuper les rives. Elles ne montrent pas un retour de l’oiseau dans notre île, ni un individu de l’ancienne population réunionnaise.

Les eaux d’une autre Réunion
Les synthèses naturalistes associent son ancienne présence aux zones humides de Saint-Paul, de Bois Rouge et de l’étang du Gol. La fiche d’espèce de la SEOR insiste pour sa part sur l’étang du Gol et la rivière d’Abord. Ces localités n’offrent pas un relevé exhaustif de tous ses lieux de vie : ce sont les rives que les documents et leurs lectures ont conservées.

Un étang est davantage qu’une surface d’eau. Sa végétation, ses berges, ses poissons et ses relations avec les eaux voisines forment un milieu. Dans l’histoire de Saint-Paul, cette ressource accompagne aussi les premiers peuplements. Les paysages que nous parcourons portent donc à la fois des histoires humaines et des histoires animales, parfois devenues impossibles à séparer complètement.
La protection contemporaine de l’étang ne fait pas revenir les espèces disparues. Elle conserve en revanche des milieux où d’autres oiseaux vivent encore. Le classement Ramsar de 2019 reconnaît l’importance internationale de cette zone humide. Il aide à regarder ce territoire comme un ensemble vivant, au-delà d’une belle image de reflet ou de montagne.
Dubois, Feuilley : des mots avant les inventaires
La présence du cormoran est rapportée dans les récits de Dubois, pour les années 1672–1673, puis de Feuilley au début du XVIIIe siècle. La mission de ce dernier s’étend de mai 1704 à avril 1705. Selon les références, une observation ou un texte peut donc être rattaché à 1704 ou à 1705 sans désigner nécessairement deux événements différents.
Ces voyageurs ne rédigent pas des fiches avec nos classifications actuelles. Ils comparent un animal à un autre qu’ils connaissent, parlent de sa taille et de sa figure, retiennent ce qui leur paraît utile ou singulier. Lorsque Feuilley rapproche le cormoran d’un canard au cou plus long, il nous laisse une manière de voir autant qu’une description. Relire ces mots demande de retrouver leur contexte.

Après ces mentions anciennes, les témoignages s’effacent. Le silence d’une source ne raconte pas à lui seul la mort d’une population ; rapproché de l’absence durable d’observations, il participe à l’histoire d’une disparition. La prudence n’enlève pas sa force au récit. Elle évite de donner au dernier oiseau une scène finale que personne n’a conservée.
Un nom scientifique pour rapprocher les traces
Les publications utilisent les noms Phalacrocorax africanus et Microcarbo africanus pour le cormoran africain. Ce changement de genre n’annonce pas la découverte d’une autre espèce dans l’île. Il reflète le classement des parentés entre cormorans. Garder les deux noms permet de relier les textes anciens et les références contemporaines.
Des restes osseux trouvés à Maurice ont contribué à identifier le cormoran autrefois présent dans les Mascareignes. Pour les populations disparues des deux îles, la SEOR reprend l’hypothèse d’une proximité avec la forme malgache pictilis. Une hypothèse documentée reste différente d’un portrait certain de chaque ancien individu réunionnais.
L’espèce actuelle est un oiseau pêcheur. Son bec terminé par un crochet et sa longue queue participent à sa silhouette. La posture ailes étendues, photographiée ici au Kenya, est familière chez les cormorans. Elle permet d’évoquer une manière de vivre auprès de l’eau ; ce n’est pas une scène observée dans la Réunion d’aujourd’hui.

Ce qu’une collection permet de comprendre

Les musées gardent des documents que le vivant ne laisse pas toujours observer directement. Les œufs présentés appartiennent à une collection de cormoran africain conservée au Muséum de Toulouse. Ce document ne provient pas d’un nid réunionnais. Il ne permet donc pas de décrire une ponte ancienne dans l’étang du Gol.
La distinction est essentielle. Un document comparatif peut être précieux à condition de ne pas lui donner une origine qu’il n’a pas. L’encyclopédie relie ainsi les traces sans les confondre : témoignages locaux, comparaisons zoologiques, collections et paysages contemporains éclairent chacun une partie différente de l’histoire.
Une disparition locale n’est pas une extinction mondiale
Le cormoran africain existe encore à l’échelle de son aire de répartition. Sa disparition de La Réunion est donc une perte locale, distincte de l’extinction complète d’une espèce. Les deux situations ne se racontent pas avec les mêmes mots, même si, pour le paysage réunionnais, l’absence est entière.
On ne peut attribuer à cet oiseau une cause unique de disparition à partir des seules traces présentées. L’histoire générale des transformations de l’île donne un contexte ; elle ne remplace pas une démonstration propre à l’espèce. Cette réserve laisse visibles les questions encore ouvertes plutôt que de les combler par une explication commode.
Les lieux gardent parfois plus longtemps les noms
Le bassin Cormoran porte aujourd’hui le nom de l’oiseau. Cette toponymie ne prouve pas qu’un nid ait été observé dans ce bassin précis. Elle donne néanmoins envie de demander d’où vient un nom, qui l’a transmis et quelles histoires il a fini par recouvrir. Elle ne constitue pas davantage une invitation à descendre dans une ravine dont l’accès est réglementé.
Les pages de Saint-Pierre et de la rivière d’Abord permettent de retrouver un autre territoire cité dans les récits. Le solitaire de La Réunion ouvre une autre histoire d’oiseau disparu, avec ses propres problèmes de noms et d’identification. Dans Nout Zanimos, ces absences ont leur place à côté des espèces que nous pouvons encore rencontrer.
