LazaretHistoire sanitaire, migrations, engagisme et mémoire.Patrimoine

Grande Chaloupe • Migrer / Soigner

Le Lazaret

Quarantaine et histoire du peuplement

1860-1865EngagismeSantéMigrations
Thierry Caro, 20 mai 2011. Quartier d’isolement du lazaret n° 1, tel qu’il se présente aujourd’hui. Licence Creative Commons Attribution — Partage dans les mêmes conditions 4.0.

Un passage obligé

Contrôler les épidémies, accueillir et isoler

Le Département de La Réunion indique qu’entre 1860 et 1865 sont construits à la Grande Chaloupe un débarcadère, des dortoirs, des longères et des annexes qui forment les lazarets n°1 et n°2.

Dès 1860, le Lazaret devient le principal dispositif de défense sanitaire de l’île. Des travailleurs engagés indiens, chinois, africains, malgaches, annamites, comoriens et rodriguais y passent en quarantaine, ainsi que des voyageurs libres.

La page de l’engagisme précise le partage. Le lazaret n° 1 est sur La Possession. Le n° 2, à partir de 1863, est sur Saint-Denis. Une notice du ministère de la Culture compte plus de 46 000 engagés parmi ceux qui entrent pendant cette quarantaine, avec des voyageurs. Le bâtiment que l’on visite date de ce chantier. Il n’est pas le débarquement de 1848. Le nom Grande Chaloupe figure aussi dans la liste des sites ajoutés au bien UNESCO. Nout Piton ne l’identifie pas avec ces dortoirs.

Deux numéros, un col, une quarantaine

Entre 1860 et 1865, l’île se dote, à la Grande Chaloupe, d’un débarcadère, de dortoirs, de longères et d’annexes. Le Département les nomme lazarets n° 1 et n° 2. Le partage communal, lui, est précisé ailleurs : le n° 1 est sur La Possession ; le n° 2, à partir de 1863, est sur Saint-Denis. Le col ne connaît pas la limite comme on la dessine sur une carte. Les bâtiments, si.

Dès 1860, le lieu devient le principal dispositif de défense sanitaire de l’île. Des travailleurs engagés — indiens, chinois, africains, malgaches, annamites, comoriens, rodriguais — y passent en quarantaine, ainsi que des voyageurs libres. Une notice du ministère de la Culture compte plus de 46 000 engagés parmi ceux qui entrent. Cette page n’invente pas un décompte plus fin. Elle dit le fait : on a isolé des hommes et des femmes avant de les laisser entrer dans les habitations.

Le lazaret de la Grande Chaloupe.
Le lazaret. Un lieu d’attente avant le travail. Photographie de Chaoborus, CC BY-SA 4.0. Fichier d’origine.
Les bâtiments du lazaret de la Grande Chaloupe.
Les bâtiments. On y a tenu la quarantaine. Photographie de Tonton Bernardo, CC BY-SA 3.0. Fichier d’origine.

Ce que la pierre garde

Les cases, la calade, le vent du col : le lieu n’est pas un musée d’objets. C’est un seuil. On y a regardé les corps. On y a séparé. On y a laissé passer. L’engagisme n’est pas l’esclavage. Il n’est pas non plus la liberté. Nout Rasinn et Nout Mémoire tiennent le reste du récit. Cette page tient le bâtiment.

Le lazaret, autre vue.
Le même site, autre face. Photographie de Tonton Bernardo, CC BY-SA 3.0. Fichier d’origine.

Le bâtiment que l’on visite date de ce chantier. Il n’est pas le débarquement de 1848. La fin de l’esclavage et le début de l’engagisme ne sont pas le même matin. Ils se suivent. Ils se ressemblent parfois dans la fatigue des corps. Ils ne se confondent pas dans le droit. Le lazaret est l’outil sanitaire de la seconde histoire, pas de la première.

Le nom Grande Chaloupe figure aussi dans la liste des sites ajoutés au bien UNESCO. Nout Piton ne l’identifie pas avec ces dortoirs. Le paysage protégé et le lieu de quarantaine se touchent. Ils ne sont pas la même phrase. On n’y vient pas pour un panorama. On y vient pour comprendre comment l’île a reçu ceux qu’elle faisait travailler.

Aujourd’hui, on marche. On lit. On photographie. Les longères ne retiennent plus personne. Elles retiennent une mémoire. Ceux qui y sont passés n’ont pas tous laissé un nom. Le chiffre — plus de 46 000 — dit la masse. Il ne dit pas les visages. C’est déjà une raison de tenir le lieu debout.

La Grande Chaloupe n’est pas un port de ville. C’est un col, un vent, un débarcadère. On y arrivait parce que l’île voulait voir, avant d’employer. La quarantaine est un geste de peur et un geste d’ordre. Elle a protégé des habitants. Elle a retenu des arrivants. Les deux phrases sont vraies. Aucune des deux n’efface l’autre.

Les voyageurs libres y sont passés aussi. Le lazaret n’est pas seulement l’histoire des engagés. Il est l’histoire d’une île qui a décidé que la mer n’entrerait plus sans contrôle. Le XIXe siècle sanitaire a laissé ces murs. Le XXIe siècle patrimonial les montre. Entre les deux, il y a eu l’oubli, puis le rappel.

Ce que la quarantaine a changé dans l’île

Avant ces bâtiments, l’île savait déjà la peur des épidémies. Elle ne savait pas encore tenir un seuil aussi net entre la mer et les habitations. Le lazaret de la Grande Chaloupe n’est pas un hôpital de ville. Ce n’est pas non plus un port. C’est un dispositif : on y débarque, on y attend, on y est regardé, puis on passe — ou l’on reste. Entre 1860 et 1865, ce geste devient pierre. Le Département le date. La notice du ministère de la Culture le chiffre. Cette page ne les réécrit pas. Elle dit ce que ces deux phrases changent : l’arrivée n’est plus seulement un débarquement. Elle est un contrôle.

Les engagés y sont passés par milliers. Les voyageurs libres aussi. On a trop souvent raconté le lieu comme s’il n’appartenait qu’aux uns. Il appartient à une île qui a décidé que la mer n’entrerait plus sans ordre. Cet ordre a protégé des habitants. Il a retenu des arrivants. Les deux phrases tiennent. Aucune n’efface l’autre. L’engagisme raconte le contrat, la canne, la durée. Nout Rasinn tient les origines. Ici, on tient le seuil.

Dortoir du lazaret n° 1, à la Grande Chaloupe.
Le dortoir du lazaret n° 1. On y a tenu des corps avant de les laisser entrer. Photographie de Thierry Caro, CC BY-SA 4.0. Fichier d’origine.

Un col, pas une ville

La Grande Chaloupe n’a jamais été un quartier de Saint-Denis. C’est un col, un vent, une anse. On y arrivait parce que l’île voulait voir avant d’employer. Le lazaret n° 1 est sur La Possession. Le n° 2, à partir de 1863, est sur Saint-Denis. La limite communale coupe le site. Les bâtiments, eux, ont été pensés comme un seul dispositif. Le visiteur d’aujourd’hui marche d’un côté à l’autre sans toujours le savoir. La carte, elle, le sait.

Le bâtiment que l’on visite date de ce chantier. Il n’est pas le débarquement de 1848. La fin de l’esclavage et le début de l’engagisme se suivent. Ils se ressemblent parfois dans la fatigue des corps. Ils ne se confondent pas dans le droit. Confondre les deux, c’est déjà trop dire. Les séparer trop net, c’est trop peu. Le lazaret est l’outil sanitaire de la seconde histoire. Il n’efface pas la première. Il ne la remplace pas.

Le nom Grande Chaloupe figure aussi dans la liste des sites ajoutés au bien UNESCO. Nout Piton ne l’identifie pas avec ces dortoirs. Le paysage protégé et le lieu de quarantaine se touchent. Ils ne sont pas la même phrase. On n’y vient pas pour un panorama. On y vient pour comprendre comment l’île a reçu ceux qu’elle faisait travailler.

Ce que les murs ne disent plus

Les longères ne retiennent plus personne. Elles retiennent une mémoire. Ceux qui y sont passés n’ont pas tous laissé un nom. Le chiffre — plus de 46 000 engagés parmi ceux qui entrent — dit la masse. Il ne dit pas les visages. Il ne dit pas la langue parlée dans le dortoir, ni le jour où l’on a été déclaré « propre » à descendre. Cette page n’invente pas ces voix. Elle refuse aussi de les remplacer par une légende commode.

Aujourd’hui, on marche. On lit. On photographie. Le site est devenu patrimoine. Ce n’est pas rien. Ce n’est pas tout. Un lieu de quarantaine qui devient un lieu de visite change de fonction. Il ne change pas de passé. Entre l’oubli et le rappel, il y a eu des décennies où ces murs n’étaient plus qu’un reste. Puis on les a tenus debout. Nout Patrimoine les relie aux autres seuils de l’île. Nout Mémoire tient les épreuves. Cette page tient seulement la Grande Chaloupe, et le fait qu’on y a isolé des corps avant de les laisser entrer.

Les photographies montrent des bâtiments vides, une calade, un dortoir. Elles ne montrent pas la file. Elles ne montrent pas le bateau. Elles montrent ce qui reste quand le dispositif a cessé. C’est déjà une lecture. On ne les transforme pas en décor de carte postale. On ne les transforme pas non plus en musée d’objets. Le lieu est un seuil. On y a regardé. On y a séparé. On y a laissé passer.

Ce que le visiteur emporte, ce qu’il laisse

On vient aujourd’hui avec un appareil. On repart avec une image de longère. C’est mieux que l’oubli. Ce n’est pas encore une transmission. Transmettre, ici, ce serait dire à un enfant que ces murs ont précédé le contrat, que le contrat a précédé le travail, et que le travail a fait une part de l’île. L’engagisme tient le contrat. Cette page tient le seuil. Les deux se suivent. Elles ne se remplacent pas.

La Grande Chaloupe restera un col. Le vent n’a pas changé. Les dortoirs, si. Ils ne retiennent plus. Ils montrent. Entre 1860 et le XXIe siècle patrimonial, il y a eu l’usage, puis le silence, puis le rappel. Cette page s’arrête au rappel : deux numéros, un col, plus de 46 000 engagés parmi ceux qui entrent, des voyageurs libres, et le refus de confondre 1848 et 1860.