Nout Communes · N° 02 dans l’ordre historique
Saint-Denis
Du débarcadère du Nord à la capitale. Une ville tournée vers le large, puis vers toute l’île.
Le Barachois, BBCLCD, 2018 — CC BY-SA 4.0.
Naissance
Un nom venu de la mer
Saint-Denis est la deuxième des anciennes paroisses de l’île, après Saint-Paul. L’année associée à ses débuts est 1669. Les communes, elles, prennent forme plus tard, avec la Révolution.
Un récit du XIXe siècle attribue l’établissement du quartier à Étienne Regnault, en 1669, et le nom de Saint-Denis à un navire de l’escadre du marquis de Mondevergue.
Le lieu, alors, n’est pas encore la capitale. Le pouvoir est à Saint-Paul. Ici, on est un établissement du Nord, ouvert sur une rade où les navires mouillent au large. Les hommes et les marchandises gagnent le rivage par de petites embarcations. Le Barachois et la Calle gardent cette mémoire d’un bord de mer avant le palais.
La vue publiée avec le voyage de Jules Dumont d’Urville montre déjà, entre 1830 et 1835, une ville au pied des pentes. On y reconnaît le site. On n’y lit pas encore les visages de celles et ceux qui l’ont faite : colons, personnes réduites en esclavage, marrons, puis engagés. Les réduire aux seuls bâtiments laisserait la rade à moitié vide.
Le chef-lieu
En 1738, le siège du gouvernement change de rivage
En 1738, Saint-Denis remplace Saint-Paul comme siège du gouvernement. Mahé de La Bourdonnais consolide ce transfert. La petite escale du Nord devient la capitale administrative de Bourbon. Le Barachois reste le front de mer : le pouvoir s’installe, la rade ne disparaît pas.
Le chemin précède le palais. Dès 1730, on convient d’ouvrir un passage en haut de la falaise, depuis l’ouest vers Saint-Denis. Il est mis en service en 1732. Honoré de Crémont le fait paver de basalte entre 1767 et 1775. Le surnom de chemin des Anglais vient d’un jour précis : le 8 juillet 1810, des troupes britanniques débarquent à la Grande Chaloupe et prennent ce chemin pour arriver sur Saint-Denis par derrière.
Les mêmes années 1767, le Département raconte un autre geste de Crémont : il déplace le jardin botanique, jugé trop loin et trop souvent inondé dans le quartier de la Rivière, vers l’emplacement qu’on appelle encore le Jardin de l’État. La route et le jardin sont deux décisions d’un même ordonnateur. L’une relie les deux premières paroisses. L’autre installe le savoir des plantes au cœur du futur chef-lieu.
Henri Georgi photographie le palais du gouverneur en 1889. L’hôtel de la préfecture, dont la campagne principale est du XVIIIe siècle, a ses façades et ses toitures classées le 12 août 1970, et l’ensemble, terrain compris, inscrit le 9 février 2006. Place Candide Azéma, la statue de François Mahé de La Bourdonnais, avec son socle, son emmarchement et sa grille, est inscrite le 14 août 2000.
La rade
Le Barachois, où l’île aborde et où le décret arrive
Longtemps, Saint-Denis n’a pas de port où les grands navires accostent. Ils restent au large. La jetée, les canots, le bassin font le travail du rivage. Le Barachois est ce seuil : ni tout à fait la ville, ni tout à fait le large. La photographie de Georgi, entre 1879 et 1891, montre le port et la jetée. Celle de 2018, en ouverture, montre le même rivage devenu promenade.
En 1874, ce rivage sert aussi à regarder le ciel. Jean Abraham Chrétien Oudemans vient observer le passage de Vénus. Une photographie de cette année montre le camp d’observation des Hollandais installé au Barachois. L’astronomie, ici, a eu une adresse sur le sable, le temps d’un transit.
Le 13 octobre 1848, Sarda Garriga débarque à Saint-Denis avec le décret d’abolition. L’abolition devient effective à Bourbon le 20 décembre 1848. À Bourbon, environ 62 000 personnes sont alors réduites en esclavage, et 35 000 sont libres. Le décret change le statut. Les habitations, le besoin de bras et l’engagisme demeurent.
Le nom de Sarda Garriga reste dans le plan de la ville : l’ancien génie militaire, aux 3 et 8 de la place qui porte son nom, est inscrit le 3 avril 2007 pour ses façades, ses toitures et son terrain. Plus haut, La Redoute garde les mausolées anglais et français, une poudrière, et l’ensemble du site, classé le 19 octobre 2018. La mémoire militaire du chef-lieu n’est pas seulement celle des canons du bord de mer.
La chapelle Saint-Thomas-des-Indiens, 55, rue Mgr de Beaumont, est inscrite en totalité le 22 octobre 1998, avec le sol du jardin, le mur et le portail. Elle garde, dans la ville, la mémoire de l’engagement et des cultes indiens qui ont suivi l’abolition.
La ville bâtie
La rue de Paris, la cathédrale, les maisons
Quand on quitte le Barachois vers l’intérieur, la rue de Paris aligne le pouvoir, les maisons et le commerce. L’hôtel de ville, sur cette rue, est classé le 13 octobre 1975. Le long du même axe, la liste des monuments historiques protège une suite de demeures : la villa Deramond-Barre, la villa Repiquet, la villa du Général, la maison Kalidas, la maison Raphaël Carrère, le pavillon Badat à l’angle du Maréchal Leclerc. Cases de ville, varangues, barreaux et jardins s’y succèdent, protégés entre 1984 et 2000.
Léon Dierx naît le 31 mars 1838 dans la maison de cette rue que l’on appelle aujourd’hui la villa Déramond-Barre. Poète et peintre, il meurt à Paris le 11 juin 1912. Le musée qui porte son nom est au 28 de la rue de Paris. Ambroise Vollard naît à Saint-Denis le 3 juillet 1866, fils d’un notaire. Il grandit entre la maison familiale et cette même rue, quitte l’île vers dix-neuf ans pour étudier le droit à Montpellier puis à Paris, et devient l’un des grands marchands d’art de son temps. Il meurt à Versailles le 22 juillet 1939. En 1947, une partie de sa collection entre au musée Léon-Dierx.
Le monument aux morts, au rond-point des rues de Paris et de la Victoire, est inscrit le 17 octobre 2007, socle compris. Il tient la guerre du XXe siècle au croisement de l’ancienne promenade coloniale. Le Grand Marché, rue du Maréchal Leclerc et 21, rue Lucien Gasparin, est inscrit le 21 août 1997. C’est l’autre côté de la même ville : le ravitaillement, les voix, le plein air, à deux pas des hôtels administratifs.
La cathédrale est élevée à partir de 1829. Elle est classée en totalité le 13 octobre 1975, avec sa place et sa fontaine, 22, avenue de la Victoire. Une carte postale anonyme de 1902 et une photographie de 2018 montrent le même édifice à plus d’un siècle de distance. Le porche, la place et le ciel ont bougé. L’adresse, elle, est restée celle du chef-lieu catholique.
Tout près, d’autres édifices religieux ont leur protection propre : la chapelle de l’Immaculée Conception, 12, rue Sainte-Anne, inscrite le 6 juin 1988 ; Notre-Dame de la Délivrance, classée le 29 décembre 2005. La ville croyante ne se résume pas à une seule nef.
La capitale est aussi une ville de garnison. L’ancien hôpital militaire, avenue de la Victoire, est inscrit le 3 avril 2007, avec le monument à Victor Mac Auliffe, la grille et l’ancienne place d’armes. La caserne Lambert est inscrite le même jour ; les façades et les toitures de son bâtiment principal, de deux pavillons d’entrée et de la clôture nord sont classées le 14 septembre 2023. L’ancienne caserne d’artillerie, 1, rue Jean-Chatel, est inscrite le 9 mai 2006. L’ancien parc d’artillerie, 2, rue Juliette Dodu et 15, rue de Nice, l’est le 16 février 2006.
La rue Juliette Dodu elle-même garde une maison qui montre comment on habitait : la maison Lenoir, au 66, a ses façades, ses toitures, sa grille, son mur bahut dit « barreau » et son guétali classés le 30 mai 1984. Le guétali est cette varangue d’angle d’où l’on voit la rue sans être tout à fait dans la rue. Le nom de la rue et le geste de la maison se répondent. Le cours qui porte son nom ouvre le 6 octobre 1934.
Plantes et savoir
Du jardin de la Compagnie au Jardin de l’État
En 1761, dans le quartier de la Rivière, la Compagnie des Indes crée un jardin botanique. On y acclimate des plantes, puis on les distribue pour les cultiver. En 1767, l’administration juge le terrain trop éloigné, d’un accès difficile, souvent inondé en été. Crémont le transfère au Camp Lorraine, sur le terrain Richard. Le jardin prend alors le nom de Jardin du Roi.
Le XIXe siècle en fait un des lieux les plus actifs de l’île. En 1817, Nicolas Bréon débarque et devient directeur. Il arrive avec des plantes, des arbres fruitiers et des graines venus d’Europe. En 1831, Jean-Michel Claude Richard lui succède. Il enrichit les collections de milliers d’espèces et ramène le flamboyant de Madagascar. Pierre Poivre, depuis l’île de France, envoie des épices, dont le giroflier. Joseph Hubert, de Saint-Benoît, aide à acclimater les plantes utiles.
En 1834, le palais législatif, siège du Conseil colonial, est construit au fond du jardin. Gustave Manès, maire de Saint-Denis, crée le Muséum d’histoire naturelle dans des locaux devenus vacants. L’inauguration est d’août 1855. De 1862 à 1871, le jardin, devenu jardin colonial, est confié à la Société coloniale d’acclimatation. En 1948, avec la départementalisation — la loi est du 19 mars 1946 —, le site reprend le nom de Jardin de l’État. L’entretien passe à la ville en 1971. Le Département reprend la gestion en 1990.
Le jardin et le muséum, place de Metz, sont classés le même jour, le 29 décembre 1978. Entre-temps, les allées ont changé de dessin. En 1973, les Floralies de l’océan Indien accompagnent un remodelage : aux tracés rectilignes du XVIIIe succèdent des courbes. À partir de 2006, les travaux rendent à l’axe principal une perspective du XIXe siècle, de l’entrée vers le musée. Le jardin public, le jardin botanique et le jardin historique tiennent dans le même enclos.
Travail et passage
La vapeur, le collège, le petit train
En 1817, la même année où Bréon prend le jardin, la vapeur entre au Chaudron, sur une machine anglaise, dans l’usine de Charles Desbassayns. Deux modernités arrivent ensemble : l’une classe des plantes, l’autre fait tourner une manufacture. Le Domaine du Chaudron a, plus tard, son parc et ses dépendances inscrits le 22 novembre 1981, et sa maison principale classée le 8 juin 2017. Le quartier relie la manufacture de 1817 et le domaine protégé plus tard.
En 1818, le Collège royal ouvre une éducation payante, longtemps réservée aux élites de la colonie. Le 6 octobre 1934, le Cours Juliette Dodu est créé. Il porte le nom de Juliette Dodu.
Le rail arrive après les chemins. Le projet lié au port est posé en 1875. L’idée est aussi datée de 1858. La Compagnie du chemin de fer et du port de La Réunion est fondée le 29 février 1878, et les travaux commencent la même année. Un premier train est en gare de Saint-Denis le 9 août 1881. Le 11 février 1882, un convoi officiel du Ti train part d’ici vers Saint-Benoît. Entre Le Port et Saint-Pierre, la fermeture est datée de 1955, et aussi de 1957. Le rail de l’île se poursuit dans Nout Transports.
Georgi photographie, entre 1879 et 1891, la sortie d’un tunnel ferroviaire à Saint-Denis. La gare de la Grande Chaloupe, elle, est un autre ouvrage : la liste des monuments historiques la place sur cette commune, inscrite en totalité le 22 octobre 1998. Elle est sur la côte, distincte de la gare où le premier train entre le 9 août 1881.
Le lazaret n° 2 commence en 1863. La même liste le place sur Saint-Denis, et le n° 1 sur La Possession. L’un et l’autre sont à la Grande Chaloupe, inscrits le 22 octobre 1998, avec leur terrain, leur cimetière et leurs murs. Le passage des engagés et des voyageurs mis en quarantaine se lit donc sur la limite des deux communes, pas dans une cour du Barachois.
Soin, enfermement, hauteur
La Montagne, l’îlet, l’hôpital
À Saint-Bernard, sur les pentes de La Montagne, l’établissement de la léproserie commence en 1856. Le quadrilatère encore debout est du XXe siècle. Les Filles de Marie en ont l’administration. Elle ferme en 1982. Les derniers malades quittent La Montagne cette année-là. Clément Raimbault, curé auprès des malades, est dit arrivé en 1934 ou en 1935. Il meurt à Saint-Denis le 12 novembre 1949, à l’aube. La première pierre de Bellepierre est posée le 23 mars 1953. L’hôpital est inauguré le 4 juillet 1957. Plus ancien dans la ville basse, l’ancien hôpital colonial Félix Guyon, 95, rue Gibert des Molières, est inscrit en totalité le 14 août 2000. La léproserie, l’hôpital colonial et Bellepierre sont trois maisons du soin.
L’Îlet à Guillaume n’est pas la cour d’une case. Le premier pénitencier d’enfants est à la Providence. L’îlet en est la suite. De 1864 à 1879, jusqu’à 180 mineurs y passent. La fermeture est décidée en 1871 et n’est définitive qu’en 1879. Le 9 janvier 2008, la planèze, les vestiges et le sentier historique sont inscrits. Le sentier y mène.
Au-dessus de la ville, la Roche Écrite est aussi notée à La Possession et à Salazie. On y monte par le sentier depuis Mamode Camp. La Rivière Saint-Denis descend vers le chef-lieu. La Rivière des Pluies prend sa source ici et laisse Sainte-Marie à l’est, où le même cours est aussi relevé. Le parc du Colorado ouvre des vues sur la ville. Providence – Le Brûlé est la montée du GR R2 vers les Hauts.
Roland Garros naît à Saint-Denis le 6 octobre 1888. L’aéroport qui porte son nom est à Gillot, sur Sainte-Marie, depuis le 26 novembre 1994. Le nom a voyagé. L’enfant, lui, est de cette commune.
La ville habitée
Les quartiers
Le centre-ville tient le siège du gouvernement, le Barachois, la rue de Paris, la cathédrale et le jardin. Bellepierre est l’hôpital dont la première pierre date du 23 mars 1953. Le Chaudron est la vapeur de 1817 et, en 1991, un lieu de la mémoire collective de l’île.
La Montagne et Saint-Bernard tiennent la léproserie. La villa Fourcade, 1, rue de la Boucle, à La Montagne, est inscrite en totalité le 14 août 2000. À Montgaillard, le domaine — maison principale, maison Laverdure, ancienne longère, parc et sol — est protégé depuis le 26 novembre 2019. Au Moufia-les-Hauts, la maison Oudin, 6, chemin des Noyers, est inscrite le 12 janvier 2006 pour ses façades, ses toitures, son jardin, son portail et son salon. À Domenjod, le domaine Bang, 30, chemin du Case, est inscrit le 8 novembre 1991, villa, dépendances, allées, parc, jardins et vergers compris.
Le Brûlé a deux protections distinctes : la maison Jean-Michel Bossu, 66, route des Bambous, inscrite le 12 janvier 2006, et le Jardin du Brûlé, 122, route des Azalées, inscrit le 26 janvier 2012, à l’exception de la maison d’habitation reconstruite. Bois-de-Nèfles et Saint-François sont des quartiers des Hauts, avec Le Brûlé.
Autour d’eux vivent Bas de la Rivière, La Source, les Camélias, Vauban, le Butor, Sainte-Clotilde, Primat et La Bretagne. Les adresses de la commune portent 97400, 97417 ou 97490.
Le peuplement durable de l’île commence à Saint-Paul. Saint-Denis grandit ensuite comme second établissement, puis comme siège. Le Code noir de 1723 fixe, pour toute Bourbon, le cadre de l’esclavage : le commandeur, le champ, la case, la punition, le marronnage. Marronner, c’est quitter le bourg pour les Hauts, puis pour des refuges plus loin. À Saint-Denis, le pouvoir écrit les ordonnances. Le 20 décembre 1848, le statut tombe. Les terres et les maisons restent.
Au recensement de 1967, Saint-Denis compte 85 444 habitants. En 1974, ils sont 103 512. La capitale, les Hauts et le littoral tiennent dans le même territoire. En 2023, la ville compte 155 634 habitants.
La langue et les noms
Sin-Dni
Sin-Dni, c’est le nom de la ville quand la signalétique parle créole.
Parmi les grandes courses qui passent par la commune : le Grand Raid, la Diagonale des Fous, le Trail de Bourbon et le Camélias Raid.
