Nout Patrimoine · Saint-Louis
Maison Rouge
Une habitation entre deux ravines, à Saint-Louis. Café, puis canne. Esclaves, puis engagés. Le sol a gardé l’ordre des bâtiments.
Deux habitations, puis un nom
Le 5 mars 1719, Antoine Desforges-Boucher reçoit la concession du Gol, entre la ravine du Gol et la ravine des Cafres. C’est la première concession sur le territoire de l’actuel Saint-Louis. Le 18 juillet 1722, la planèze voisine, jusqu’au Bras du Milieu, va à son beau-frère Paul Sicre de Fontbrune. Le 19 mars 1725, cette seconde terre revient à la Compagnie. Six jours plus tard, elle est redonnée à Desforges-Boucher. Il meurt le 1er décembre 1725, avant d’avoir imposé sur place la culture du café qu’il voulait. L’inventaire du 4 décembre compte déjà des caféiers plantés, sur une habitation appelée le Gaule. Ce n’est pas encore le partage.
Le 16 août 1732, le Gol est coupé en deux. D’un côté le Gol. De l’autre, ce qui devient Maison Rouge. Le nom lui-même arrive plus tard. Le 17 octobre 1752, Jacques Desforges-Boucher épouse Marie Élisabeth Le Lubois. Son contrat de mariage lui adjoint la particule « de Maison Rouge ». Le musée, lui, date les premiers bâtisseurs de 1731. Une autre notice place une maison de bois à partir de 1750. Les trois dates ne disent pas la même chose : l’une parle des terres, l’autre du nom, la troisième d’un bâtiment.
Le café, puis le sucre des autres
La notice des monuments historiques fait commencer le café en 1724, et le fait durer jusque vers 1860, pendant que la canne le remplace dès le premier tiers du XIXe siècle. En 1752, Jacques est crédité de 99 esclaves et de 10 000 caféiers en rapport, sur 651 arpents, avec aussi du maïs, du blé et du riz. L’historien du domaine écrit « probablement à Maison Rouge » : les deux frères ont alors des biens séparés, et les chiffres du Gol ne sont pas les siens.
L’inventaire du 7 octobre 1789 décrit une maison à étage, couverte de bardeaux, en très mauvais état, et des cases à esclaves dans le même état. Cent quinze esclaves vivent sur l’exploitation. Une jeune caféière a trois ou quatre ans. Au début du XIXe siècle, le café a reculé. Les vivres occupent l’essentiel.
Richard Nairac rachète les parts. Au début des années 1830, il est seul propriétaire. Il meurt le 21 juillet 1831. Sa fille Anne-Marie Lucie Murat reconstitue l’habitation en rachetant ses frère et sœurs. La sucrerie de 1834-1835 n’est pas d’abord la sienne. Le 26 novembre 1834, Alphonse Lefebvre et Virginie Pillet de Troissy s’associent pour la construire au pied de la maison. Lucie s’engage à livrer ses cannes. Elle rachète l’usine ensuite : les parts passent en 1837, puis le 27 mai 1840. Cet acte décrit quatre bâtiments, une machine à vapeur de quatre chevaux, des chaudières, une purgerie de quarante-deux formes. De 1835 à 1848, les esclaves passent de 118 à 217. En 1842, le recensement nomme Auguste, chef de pompe, et David, chef sucrier.
Hoarau, puis Inard, puis le musée
La crise du sucre emporte les Murat. Le 12 mai 1867, le domaine est exproprié au profit de Dominique Edevin Hoarau, de Saint-Louis, pour 560 000 francs. Deux cent soixante-dix-neuf engagés sont dans le camp, et leurs contrats passent avec la terre. Ce Hoarau-là n’est pas, par ce seul nom, le René Hoarau débarqué en 1665. La page Hoarau le dit : une graphie n’est pas une seule souche.
Le 15 mars 1897, Fernand Inard devient propriétaire, après une vente à Charles Martin qui n’a pas payé. La sucrerie s’arrête sans doute peu après. Les cannes partent alors vers l’usine du Gol, ou vers celles de la Rivière et de La Chapelle. La notice patrimoniale dit que le sucre cesse au tout début du XXe siècle. Le 30 mai 1917, Inard donne la propriété à sa fille Fernande, épouse de Léonus Bénard, et se garde l’usufruit de la maison. Fernande meurt en 1971.
Le domaine est classé monument historique en totalité le 5 mai 2004. L’allée monte encore dans le même ordre : d’abord l’habitat, le camp des esclaves puis celui des engagés, ensuite la production, l’argamasse du café devenue usine à sucre, et plus haut la maison. Le musée des arts décoratifs de l’océan Indien s’y installe en 2008. Il présente Maison Rouge comme le dernier domaine caféier conservé dans l’outre-mer français. L’esclavage et l’engagisme ne sont pas un décor autour de la varangue. Ils sont le nombre de gens qui ont fait tenir ces champs.
