Nout Kiltir
Mémoire orale et fonnkèr
Le mot dit le fond du cœur. Il dit aussi le poème qui en sort. L’un ne va pas sans l’autre.
Deux choses dans le même mot
En créole, fonnkèr s’entend comme le français « fond du cœur ». C’est d’abord un état : l’amour, l’amertume, une pensée qu’on ne pose pas à la surface. C’est ensuite la manière de le faire entendre. On le dit. On l’écrit. On le porte avec une musique. Celui qui le dit est un fonnkézèr, celle qui le dit une fonnkézèz. Certaines bouches préfèrent fanmkézèr.
Ce n’est pas un texte français habillé après coup. La langue est celle de Nout Lang. Les tournures courtes, elles, continuent du côté des expressions.
Quand une autre scène arrive
Au milieu des années 2000, cette poésie créole contemporaine a déjà une trentaine d’années. Le slam arrive vers 2006-2007. Un moment, les deux pratiques partagent les mêmes soirées. Puis l’écart se voit. L’une reste souvent en français. L’autre tient le créole. En septembre 2008, le premier festival de slam de l’océan Indien se tient à Saint-Pierre.
Les lieux ne portent pas tous le même nom. Une recherche parle du ron fonnkèr, dans les écarts ou à la lisière des villes. D’autres soirs s’appellent kabar. On ne fond pas les deux mots. Le maloya est une autre pratique : le tambour y mène, ici c’est la parole qui mène. Ils se croisent. Ils ne se remplacent pas.
Une origine qu’on ne date pas
Des recherches font remonter cette parole à des kabary, cérémonies pour les ancêtres, à Madagascar et en Afrique de l’Est, puis créolisées dans l’île. C’est une lecture. Ce n’est pas un acte de naissance. Les poèmes reviennent souvent vers les hauts, vers les noms du marronnage, vers le cirque de Mafate. Ils relient une langue à des lieux que l’écrit colonial a peu gardés. Le temps de la plantation se lit dans l’esclavage à Bourbon.
Le 7 décembre 2019, un Koktèl Fonnkèr au Théâtre du Grand Marché, à Saint-Denis, se présente comme un hommage à Dédé Lansor. L’année suivante, en ouvrant une autre de ces soirées, le kabarèr Éric Naminzo dit qu’elle donne une place au créole et aux langues de l’océan Indien. Ce chapitre ne raconte pas leurs vies. Il dit à quoi ces soirées se rattachent.
À côté du poème, le zistoir
La mémoire orale ne s’arrête pas au fonnkèr. Le rakontaz zistoir met face à face un conteur et des gens qui écoutent, répondent, coupent. Dedans passent des contes, des proverbes, des chants, et des sirandanes. La sirandane, qu’on appelle aussi zedmo, est une devinette. Elle s’ouvre souvent par « Kosa in soz ? ». Une origine makwa, cirandani, a été proposée. Elle reste une hypothèse.
Cette parole a maigri dans les années 1960 et 1970. Elle est revenue par des gens et des collectifs : l’Union pour la défense de l’identité réunionnaise en 1978, le collectif Kozé conté en 2004. Une fiche d’inventaire a compté 200 conteurs formés. C’est le chiffre de ce dossier-là, pas le nombre d’aujourd’hui. Des noms reviennent dans les bouches : Granmèrkal, Ti Zan, Grandiab. Leurs histoires ne sont pas recopiées ici. Un récit dit n’est pas une date vérifiée. La mémoire vivante tient cette différence.
