Mémoire orale & fonnkèrLa parole créole, les récits et la poésie comme patrimoine vivant.Nout Kiltir

Nout Kiltir

Séga rényoné

Musique, chant et danse. Ce n’est pas le maloya sous un autre nom, et ce n’est pas non plus le séga d’une autre île.

Deux reconnaissances, pas la même liste

Le maloya est inscrit en 2009 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel. Le séga de La Réunion entre, lui, dans l’inventaire français en 2020. La fiche est remise le 12 février 2020. En 2023, un label national le nomme parmi sept pratiques de l’île, avec le maloya, le rakontaz zistoir, le tressage du vacoa, les plantes médicinales, le bal tamoul et le rod lo gèp. Ce label n’est pas une inscription mondiale. Le séga mauricien et le séga tambour de Rodrigues, eux, sont sur la liste mondiale, en 2014 et en 2017. La fiche réunionnaise dit qu’un projet vise la même liste. Le projet n’est pas une inscription.

Le bal

Le rythme mêle le binaire et le ternaire. La danse bouge les hanches et les pas. En couple, les deux personnes restent proches sans être collées. Des figures ont un nom : le piké, le dos à dos, le tèr à tèr, le chaloupé. Les chants sont le plus souvent en créole. Ils parlent du quotidien, et souvent sur le ton de la dérision. On danse à la maison, à un baptême, une communion, un mariage, et aussi sur une scène.

Les instruments n’arrivent pas tous en même temps. D’abord le roulèr, un gros tambour, un baril et une peau. La fiche rattache aussi un xylophone de bois à la présence mozambicaine, pendant l’esclavage puis l’engagisme. Plus tard viennent l’accordéon, l’harmonica, et un violon joué autrement. La langue de ces chants est celle de Nout Lang.

Un rythme que l’on ne donne pas à un seul rivage

La fiche d’inventaire décrit un rythme qui tient ensemble un battement binaire et un balancement ternaire. Elle le rattache à la rencontre des quadrilles européens et d’héritages afro-malgaches, et elle refuse d’en faire la propriété d’un seul de ces rivages. Cette encyclopédie reprend la prudence, pas la phrase. Le séga rényoné n’est pas un maloya déguisé. Le maloya a son histoire, ses tambours, son inscription mondiale de 2009, et sa page. Ici, le bal reste un bal : des couples proches sans être collés, des figures nommées, des chants le plus souvent en créole.

Le texte, quand il y en a un, raconte le quotidien, l’amour, un personnage, un paysage, parfois la politique, souvent sur le ton de la moquerie. Il peut aussi n’y avoir que les instruments. L’inventaire distingue les artistes qui composent et qui montent sur scène, les danseurs amateurs, les orchestres de famille, les radios, les écoles de musique et le conservatoire. Le séga n’est donc pas réservé à un groupe folklorique. Il se joue aussi dans une cour, pour un mariage ou un baptême, avec les musiciens de la parenté.

Tout le monde n’entre pas dans la danse

La même fiche dit que la pratique concerne l’ensemble de la population, et elle note une limite : certaines personnes s’en abstiennent par interdit religieux. Ne pas danser ne retire personne de l’île. Le bal rassemble. Il ne classe pas. Les formes voisines des autres îles — séga de Maurice, séga tambour de Rodrigues, formes des Seychelles — viennent d’histoires créoles parentes, avec d’autres instruments et d’autres pas. Leurs inscriptions mondiales de 2014 et de 2017 ne sont pas celle de La Réunion. Un projet d’inscription mondiale pour le séga réunionnais reste un projet, comme la page le disait déjà.

Les instruments confirment cette histoire en plusieurs temps. Le roulèr, gros tambour sur baril, est là tôt. Le bois frappé que la fiche rattache à une présence mozambicaine pendant l’esclavage puis l’engagisme aussi. L’accordéon, l’harmonica et le violon arrivent ensuite, et le violon ne se joue pas comme dans un orchestre de salle. La langue des chants se lit avec Nout Lang. La place du bal dans une fête de famille se lit avec Nout vivre ansanm.

De la cour à la place

Le séga rényoné se danse dans une cour de mariage et sur une scène. Entre les deux, il y a la place publique. À Saint-Pierre, une formation s’installe dans un jardin : cuivres, grosse caisse, caisse claire, chemises claires, public à deux pas. Le photographe la présente comme un orchestre de séga. Ce que l’on voit, c’est autre chose encore : la musique de bal a quitté la varangue, et elle emprunte aussi les instruments des fanfares. Le roulèr et le kayamb ne sont pas sur cette image. Ils restent le fond ancien. L’accordéon, le saxophone, le trombone disent les générations d’après.

Musiciens de cuivres et de tambours dans un jardin public de Saint-Pierre.
Jardin public de Saint-Pierre. Cuivres et tambours, en plein air. L’auteur de l’image parle d’un orchestre de séga : on y lit le passage du bal familial à la place, pas la formation ancienne du roulèr seul. Photographie de B.navez, CC BY-SA 3.0. Fichier d’origine.

La chanson pique, elle ne dénonce pas un nom

Les paroles, le plus souvent en créole, prennent le quotidien sur le ton de la dérision. Une habitude de voisin, une promesse non tenue, un moment politique : la salle rit parce qu’elle reconnaît, pas parce qu’un nom de famille a été livré. On n’écrit pas ici un couplet. Les chansons ont leurs auteurs, et Nout Lang tient la langue. Le séga, lui, tient la façon de dire devant des gens qui dansent.

Les figures déjà nommées — le piké, le dos à dos, le tèr à tèr, le chaloupé — se volent en regardant. Un enfant au bord de la piste les prend avant toute leçon. Des cours existent aujourd’hui. Ils n’ont pas inventé le pas. Ils le stabilisent quand la cour ne suffit plus. En couple, on reste proche sans être collé. Tout le monde n’entre pas : la page le disait, certaines personnes s’abstiennent pour une raison de foi, sans que cette page ait à nommer une religion à leur place.

Ce que le maloya n’est pas chargé de porter

Le maloya a sa nuit, ses servis, son inscription mondiale de 2009. Le séga rényoné a le bal, l’inventaire de 2020, le label national de 2023, et un projet de liste mondiale qui n’est pas une inscription. Confondre les deux, c’est ranger les gens. On peut danser un séga de mariage sans entrer dans un kabar. Un kabar n’est pas un bal. Les instruments peuvent se croiser. Les occasions, non.

Entendre un séga de Port-Louis ou un séga tambour de Rodrigues et croire que c’est le même pas est l’erreur que le nom créole empêche : séga rényoné. Les listes mondiales de 2014 et 2017 concernent ces autres îles. Elles honorent des cousins. Elles ne décrivent pas la cour de Saint-Pierre ni le salon que l’on débarrasse le samedi. Nout vivre ansanm dit la cour. Cette page dit ce que les pieds y font.