Le gouvernement provisoire de la Deuxième République adopte le décret d’abolition. Victor Schœlcher est associé à cette décision. Le texte vise les colonies françaises. Il ne se proclame pas tout seul à Bourbon.
Nout Zistoir · 1848
20 Désanm
Le 27 avril 1848, à Paris, un décret abolit l’esclavage dans les colonies françaises. À La Réunion, alors encore appelée Bourbon, la liberté est proclamée le 20 décembre. Entre les deux dates, il y a une mer, une campagne sucrière, un commissaire, et plus de 60 000 personnes dont le statut change sans que la société de plantation disparaisse le lendemain.
Avant le décret
Bourbon est une société de plantation. Le café, puis la canne, ont élargi le recours à une main-d’œuvre esclavisée. Depuis les lettres patentes de décembre 1723, enregistrées dans l’île en 1724, cette main-d’œuvre est encadrée par un texte que l’on appelle le Code noir des Mascareignes. Les personnes esclavisées y sont réputées meubles. La fuite y est punie. L’affranchissement n’est pas un droit que l’on prend : il demande une permission.
Quand la nouvelle de 1848 traverse l’océan, elle arrive dans ce monde-là. Elle n’arrive pas dans une page blanche.
De Paris à Saint-Denis
L’île apprend les événements de Paris avec des semaines de retard. Le décret est connu avant que ses modalités le soient. Des propriétaires demandent du temps. La campagne sucrière n’est pas finie.
Joseph Napoléon Sarda Garriga arrive comme commissaire général de la République, avec la mission d’appliquer le décret. C’est la date la plus suivie. Une notice biographique donne le 14 octobre. Il a été nommé pour cette tâche, pas pour rouvrir le débat sur le principe.
Il promulgue le décret dans les jours qui suivent son arrivée. Le récit du Portail de l’esclavage retient le 18 octobre. D’autres récits donnent le 19. L’application, elle, est fixée au 20 décembre : un délai de deux mois, conforme aux instructions, pour préparer le changement de statut. Il ne reporte pas l’émancipation à la fin de la campagne.
Il reçoit une délégation de personnes encore esclavisées. Une obligation de contrat de travail est posée pour les nouveaux libres. Plusieurs notices parlent d’une durée d’au moins un an. Le but affiché est d’éviter que les habitations se vident d’un coup.
De la mi-novembre à la mi-décembre, Sarda Garriga parcourt l’île. Il parle aux maîtres et aux esclaves. Les sources décrivent une tournée d’explication : calme, travail, et le caractère inévitable de la liberté.
À Saint-Denis, il proclame l’application. Plus de 60 000 personnes cessent d’être esclaves. Les décomptes varient autour de cet ordre de grandeur. Les récits parlent d’une journée sans soulèvement. Le lendemain, le travail a repris.
« Mes amis, les décrets de la République française sont exécutés : vous êtes libres. »
Ce que la phrase dit, et ce qu’elle ne dit pas
Cette ouverture est celle que transmet le récit documenté de la proclamation. Sarda Garriga y ajoute que la liberté impose des obligations, et que l’ordre et le travail en font partie. La phrase libère. Elle rattache aussitôt les nouveaux libres au travail.
Le tableau de Garreau met en scène ce moment : le texte d’un côté, les outils de l’autre. C’est une œuvre commandée par le souvenir de l’événement, peinte après coup. On la regarde comme une représentation, pas comme un procès-verbal.
Ce qui change, ce qui reste
Le statut
Nul n’est plus esclave au regard de la loi française appliquée dans l’île. Les personnes libérées entrent dans un autre état civil. Les registres de noms de cette liberté sont une autre porte de l’encyclopédie.
Le contrat
La liberté du 20 décembre est liée à l’obligation de se placer. Le maître de la veille peut devenir l’employeur du lendemain. Ce n’est pas le salariat choisi au jour le jour.
La canne
L’économie de plantation ne s’arrête pas. Les sources décrivent au contraire la crainte d’une désorganisation de la production sucrière, et les mesures prises pour la contenir.
L’engagisme
Le même jour, un navire apporte des engagés de Pondichéry et de Karikal. La fin du statut d’esclave ouvre une autre histoire de recrutement. Elle ne la résume pas.
Ce que le 20 décembre est devenu
La date n’est pas restée une ligne de chronologie. À La Réunion, on la dit 20 Désanm. La loi du 30 juin 1983 prévoit une commémoration de l’abolition dans chaque département d’outre-mer, à la date qui est la sienne. Le décret du 23 novembre 1983 fixe le 20 décembre pour La Réunion et en fait un jour férié.
Ce jour rassemble une mémoire, des hommages, des musiques, des parcours dans les communes. Il ne reconstitue pas la journée de 1848. Il dit ce que l’île a choisi d’en garder.
