Nout Zistoir · la mer qui rend malade
1859
Le choléra n’attend pas un décret. Il entre par un navire d’engagés, un matin de mars, alors qu’on lui a ouvert la rade. En trois mois, il devient l’épidémie la plus meurtrière du siècle sur l’île. Les chiffres, ensuite, ne se rangent pas tous sous le même total.
Avant ce navire
Le choléra est déjà une maladie du monde. Parti de l’Inde, il circule par pandémies depuis 1817. L’épisode réunionnais de 1859 appartient à celle qui a commencé en Chine en 1846. L’île n’est pas un cas à part. Elle est une escale.
Une première atteinte est plus largement retenue en janvier 1820. Le navire Pivert l’apporte depuis Maurice, où la frégate anglaise Topaze, venue de Calcutta, a touché en novembre 1819. Le docteur François-Auguste Vinson y montre que la maladie se transmet. Ce n’est pas encore 1859. C’est la preuve, déjà, que la mer ne transporte pas seulement le sucre et les hommes.
Sur 1854 et 1856, les travaux ne disent pas la même chose. Les uns comptent ces années parmi des épidémies venues de Maurice. Les autres disent que La Réunion y échappe, par des mesures sanitaires, pendant que Maurice est frappée. 1859 reste, dans tous ces récits, le coup le plus lourd du siècle.
Le Mascareignes, 6 mars au matin
Le trois-mâts Mascareignes a été armé pour chercher des engagés sur la côte d’Afrique de l’Est. L’esclavage est aboli depuis le 20 décembre 1848. Les plantations de canne n’ont pas cessé d’avoir besoin de bras. Le navire est affrété dans ce cadre. Le capitaine est Joseph d’Agnel. Joseph Menon est le subrécargue, celui qui veille les intérêts de l’affréteur.
À Kilwa, que les textes du temps appellent aussi Quiloa, le choléra circule. Le chirurgien Vaillant, de la goélette Estafette, le dit : l’épidémie ressemble au choléra. Il refuse la patente de libre pratique qui permettrait d’appareiller. Le lieutenant de vaisseau Dutaillis fait pression. Le Mascareignes repart avec un papier qui certifie autre chose : il n’y a pas de variole à bord. Ce n’est pas un certificat de choléra.
Pendant la traversée, des engagés meurent. Un récit du procès en compte une quarantaine, remplacés au passage par l’île Providence, aux Seychelles. Le 6 mars 1859, au matin, le navire mouille à Saint-Denis. La libre pratique est donnée. D’Agnel et Menon ont affirmé au médecin qui les arraisonne qu’il n’y a pas de choléra à bord. Le rapport de Vaillant ne lui est pas remis. Les engagés descendent. Ils sont répartis vers les propriétés sucrières. La maladie descend avec eux.
Une patente qui parle de la variole ne dit rien sur le choléra. Le papier a quand même ouvert la rade.
Trois mois, et des totaux qui ne se recouvrent pas
La maladie est une infection de l’eau et des aliments souillés. Elle vide le corps par des diarrhées et des vomissements. La déshydratation tue vite. Entre le contact et les premiers signes, un à cinq jours. Ce délai suffit pour qu’un homme débarqué le matin soit déjà une source avant que la ville ait compris.
Saint-Denis est touchée d’abord, puis les deux côtes, au vent et sous le vent. Les plus pauvres paient le plus, en particulier les affranchis et les engagés. Ce n’est pas une fatalité du sang. C’est l’eau, le logement, le travail, la place que la colonie leur laisse.
Les sources disponibles ne donnent pas toutes le même total. Un travail historique retient plus de 2 200 morts, pour une population qu’il situe autour de 175 000 habitants. Un récit du procès de 1860 parle d’environ 2 700 morts dans l’île, dont 863 à Saint-Denis ville. Un autre ouvrage compte plus de 1 000 morts dans la commune de Saint-Denis. La ville et la commune n’ont pas le même contour. L’île entière non plus, selon qu’on s’arrête aux actes réunis ou à une estimation. Mwin Lé Réunion ne fabrique pas un chiffre unique pour faire une phrase ronde.
Ce qui reste, c’est l’échelle. Plusieurs milliers de morts en trois mois. L’épidémie la plus lourde du XIXe siècle sur cette île, dans les travaux qui la comparent aux autres.
Le procès qui n’a pas de coupable
Pendant l’épidémie, le docteur Petit, médecin en chef de la marine et directeur du service de santé, reçoit les aveux de Menon : la fraude sur l’état sanitaire. Le 24 janvier 1860, une cour d’assises siège à Saint-Paul, pas à Saint-Denis. Elle cherche les responsabilités au regard de la loi du 3 mars 1822 sur la police sanitaire maritime. Les débats durent jusqu’au 1er février. L’issue est un acquittement général.
Une partie des médecins de l’île nie encore que le choléra soit contagieux. Le procès juge des hommes. Il juge aussi une incertitude que la médecine du temps n’a pas fermée. L’île a vu le navire, les morts, la patente incomplète. Elle ne retient personne.
Ce que l’épidémie laisse après elle
Saint-Leu est comptée parmi les communes épargnées. Un sanctuaire dédié à Notre-Dame de la Salette y est élevé. Il devient un pèlerinage, encore fréquenté. La dévotion fixe le souvenir d’une commune restée à l’écart. Le registre des décès, lui, compte les morts. Les deux mémoires marchent côte à côte.
L’isolement sanitaire sort renforcé de ces années. Un lazaret existait déjà à la Ravine à Jacques depuis la fin du XVIIIe siècle. Les malades de mars 1859 sont pris avant la Grande Chaloupe. Le nouvel établissement y est décidé après 1860, quand les arrivées d’engagés deviennent le régime ordinaire de la canne. Le choléra a montré le prix d’une rade ouverte trop vite. Le lazaret vient pour les convois suivants.
