Nout Zistoir · après le quai
Mars 1919
Les hommes reviennent. La grippe entre avec eux. En quelques semaines, elle tue dans l’île davantage que n’importe quel décompte des morts de la guerre. Les familles qui attendaient un fils au port enterrent, souvent, quelqu’un qui n’était pas parti.
Le Madonna n’est pas seulement un retour
Le 31 mars 1919, le Madonna accoste à la Pointe des Galets. Il ramène 1 603 hommes, les premiers d’une démobilisation qui s’étire. Sur le quai, c’est d’abord une joie. Quatre années ont séparé les cours de ces corps. On cherche un visage. On compte ceux qui ne sont pas dans la file.
Les travaux qui suivent l’épidémie retiennent ce navire comme la porte par laquelle la grippe dite espagnole entre à La Réunion. Elle a déjà fait le tour du monde depuis 1918. L’île, loin, coupée, l’avait encore devant elle. Le bateau qui rend les vivants apporte aussi la maladie. Le retour et l’épidémie commencent ensemble.
On l’appelle encore bénigne
Au début d’avril, un avis publié dans la presse présente les cas observés comme une grippe bénigne. Le mot rassure. Il est déjà faux, ou il le devient en quelques jours. Les premières morts ne font pas encore basculer le langage officiel.
Le 15 avril, le conseil général accorde 25 000 francs pour combattre la maladie. La demande vient du docteur Brochard, commissaire du gouverneur. Le journal Le Peuple du 17 avril en rend compte. Dix jours, dans le dossier qui reprend ces archives, séparent les premières victimes de ce vote. Ce n’est pas de la lenteur abstraite. C’est le temps pendant lequel une île croit encore avoir une grippe ordinaire.
Le 18 avril, le gouverneur télégraphie à Paris. L’épidémie est enfin nommée aux autorités coloniales. Le 19, faute de médicaments sur place, on achète à Maurice. Quarante-deux kilos de quinine font partie de ce stock, distribués gratuitement aux contaminés. Le 28 avril, les 25 000 francs ne suffisent plus. Le gouverneur demande 75 000 francs de plus. L’argent court derrière les cercueils.
Un coupon de quinine n’est pas un lit. Un télégramme à Paris n’est pas un médecin dans chaque écart.
Qui meurt
La grippe de 1919 ne frappe pas comme une maladie de vieillards. Les observations de l’époque, reprises depuis, voient une mortalité forte chez les moins de quarante ans, et dans les quartiers ouvriers, déjà minces après quatre années de vie chère, d’absences et de rations insuffisantes. L’île n’était pas en bonne santé en accueillant ses soldats. Le paludisme, la tuberculose, la malnutrition avaient déjà trié les corps avant le départ. La grippe arrive sur ce terrain.
À Saint-Denis, une estimation médicale retient environ 2 000 morts pour une ville d’environ 25 000 habitants. Ce n’est pas un registre recopié nom par nom sur cette page. C’est l’ordre de grandeur que ce travail donne à la capitale : une personne sur douze, dans cette fourchette, si le chiffre tient.
Pour l’île entière, les sources ne donnent pas le même total. Une synthèse universitaire de 2022 retient 5 886 décès à partir de mars 1919. Un article médical de 2015 propose une estimation de 7 000 à 20 000 morts, sur environ 175 000 habitants, soit de 4 à 11 % de la population. Un dossier lié au centenaire a parlé d’environ 8 000. Ces nombres ne se corrigent pas l’un l’autre comme une faute de frappe. Ils ne comptent pas la même chose, ou ils ne s’appuient pas sur les mêmes actes. Mwin Lé Réunion ne choisit pas le plus haut pour faire peur, ni le plus bas pour rassurer.
Ce qui reste sûr, c’est la comparaison avec la guerre. Que l’on prenne 750 morts au combat, environ 1 700 en élargissant, ou un autre décompte publié, la grippe dépasse la pierre du monument. Elle tue des gens qui n’avaient pas l’uniforme. Elle tue dans les maisons.
Ce que l’on a cru
Une rumeur a duré. Elle disait que la maladie était entrée dans des sacs de terre venus d’un cimetière de Dakar, débarqués du Madonna. Le navire, dans cette histoire, n’apporte plus des hommes. Il apporte une terre de morts. Les travaux qui distinguent la légende du vecteur plausible ne retiennent pas les sacs. Ils retiennent les personnes et les marchandises contaminées. Le bateau reste la porte. La terre du cimetière, non.
Une autre mémoire parle d’un petit cyclone, le 11 mai 1919, qui n’aurait duré qu’une heure et aurait « lavé » l’île de ses miasmes. C’est raconté comme un secours venu du ciel, une façon de dire que l’épidémie a fini. Les registres des morts ne font pas de cette heure la cause de la fin.
Le 26 mai, un télégramme part vers le gouverneur de Madagascar. L’épidémie est presque terminée. Trois mois, en gros, de mars à la fin mai. Ensuite le mot « presque » laisse des morts encore, des maisons vides, et des comptes que l’on n’a jamais fermés d’une seule voix.
Ce qui reste quand le mot s’éteint
La grippe ne laisse pas un monument unique, comme la guerre. Elle laisse des tombes, des prénoms dans les registres, des familles qui ont perdu un enfant ou un père resté au pays. Les archives départementales gardent la correspondance et les rapports, notamment sous la cote 5 M 40, pour 1918–1920. Au printemps 1919, La Réunion sort de la guerre par une autre hécatombe, plus proche, plus rapide, et moins nommée sur les places.
