1914–1918La Réunion dans la Grande Guerre.Guerres & crises

Nout Zistoir · vue depuis l’île

1914–1918

La guerre éclate à neuf mille kilomètres. À La Réunion, elle arrive par un câble, un clairon, une cloche, parfois une crécelle d’enfant. Puis elle prend les hommes, elle renchérit le riz et le savon, elle fait peur aux quais, et elle ne rend pas tout le monde. Ce n’est pas l’histoire des tranchées d’Europe. C’est l’histoire d’une colonie qui découvre qu’elle est comptée dans une nation, et qui le paie.

Une île qui vit de la mer

À la veille du conflit, La Réunion compte autour de 170 000 à 175 000 habitants. Les deux chiffres circulent. Ils disent la même chose : une petite société, loin, et déjà fragile. La canne organise une grande part de la richesse. L’assiette, elle, dépend des navires. Le riz, la farine, l’huile, le pétrole, le savon, la morue ne poussent pas dans les cours en quantité suffisante. Quand la mer se trouble, la maison le sent avant le journal.

La France, pour beaucoup, est une idée apprise autant qu’un pays. L’école a raconté 1870, l’Alsace et la Lorraine perdues, la revanche. Le service militaire obligatoire, lui, est tout neuf : les tentatives de 1872, 1889, 1905 et 1913 ont achoppé sur le recensement et sur la santé. En 1914, des hommes entendent pour la première fois qu’un bureau, à Saint-Denis, décide de leur corps.

Nout Lékol Le câble et le courrier

Comment la nouvelle entre dans l’île

Le 2 août 1914, la mobilisation est annoncée. L’ordre a voyagé par câblogramme. Il ne tombe pas le même jour dans toutes les cours. Dans les villes, on l’affiche. Là où beaucoup ne lisent pas, quelqu’un vient le crier sur la place. Dans les écarts, des mémoires publiées plus tard disent les cloches des églises, et, plus loin encore, des crécelles tournées par des enfants.

À Saint-Denis, un musicien a raconté, des années après, un dimanche soir au théâtre. On jouait La Petite Mariée. Un clairon sonne dans la rue. On croit d’abord à un incendie, parce que le feu s’annonçait ainsi. C’est la mobilisation. Le spectacle a lieu quand même, précédé de La Marseillaise. Ce récit est une mémoire écrite en 1939. Il fixe une émotion de chef-lieu. Il ne décrit pas toutes les communes.

À Hell-Bourg, dans le cirque de Salazie, un autre souvenir place la nouvelle sur la terrasse du bureau de poste : le câble vient d’arriver. Le village change de visage. Des jeunes miment un combat contre un ennemi qu’ils n’ont pas vu. À l’écart, des mères comptent les fils déjà partis en France pour le service ou les études. Deux scènes, deux mémoires, une même distance : la guerre est réelle avant d’être visible.

Le 11 août, le parti radical de l’île vote une motion. Il félicite ceux qui ont répondu à l’ordre. Il demande aussi aux commerçants de ne pas ajouter, par les prix, une souffrance à la guerre. C’est déjà l’autre front.

Le 5 août 1914, les bougies, le pétrole, l’huile, la farine, le savon et la morue ont déjà monté.

Ceux que l’on déclare aptes

Passer devant le médecin militaire est, pour beaucoup, la première fois que l’État regarde un corps réunionnais de si près. Il voit le paludisme, la tuberculose, le béribéri, la malnutrition, l’alcool. Les critères sont ceux de la métropole. Une grande part des hommes est écartée. L’absentéisme aux conseils de révision est fort : l’ordre n’atteint pas tout le monde, et tout le monde ne se reconnaît pas dans un service qui vient à peine d’être imposé.

Plus tard, la loi Dalbiez abaisse la barre physique. Le nombre d’aptes augmente. La guerre, faute d’hommes, s’accommode des corps qu’elle avait d’abord refusés.

Le 17 août 1914, un premier convoi quitte la caserne de Saint-Denis. Deux trains emmènent 679 réservistes et 10 officiers jusqu’au port de la Pointe des Galets. Le paquebot Melbourne, réquisitionné, les attend. Ce n’est pas toute la guerre. C’est la première image concrète du départ : un quai, un navire, des hommes qui ne savent pas encore dans quel régiment la métropole les versera.

Au total, les travaux les plus suivis retiennent 14 355 mobilisés entre 1914 et 1918. Tous ne partent pas. D’autres décomptes, plus étroits, parlent de 6 936 incorporés. La différence n’est pas une erreur à gommer. Incorporé, mobilisé, embarqué, présent au feu : ce ne sont pas les mêmes hommes.

La mer, plus proche que la tranchée

L’île ne voit pas de front. Elle voit des croiseurs. Deux navires allemands, le Königsberg et l’Emden, occupent les journaux des premiers mois. Le premier est coulé en février 1915 dans une rade de Madagascar. Avant cela, un retard de paquebot suffit à faire croire au pire. À Saint-Paul, une nuit de tempête, on prend le ressac pour des coups de canon.

L’administration prépare l’invraisemblable. Si un navire ennemi voulait entrer, on coulerait une drague dans la passe de la Pointe des Galets pour lui fermer le charbon. L’or de la banque et du trésor serait monté à Salazie, dans un caveau. Des vigies sont prévues à Saint-Denis, au Port, à Saint-Leu, à Sainte-Rose. Cent cinquante hommes pourraient être rassemblés, avec des fusils dont certains ont plus de quarante ans. La peur est plus grande que la défense.

Le câble vers Madagascar casse dans le courant d’août 1914. Les nouvelles ralentissent encore. La censure, décidée en France le 5 août, n’est arrêtée dans l’île que le 3 octobre, et publiée le 9. Jusque-là, la presse a de la marge. Ensuite, on interdit de dire où les hommes meurent, ce qu’ils vivent au feu, ce que pensent les généraux. Une population en grande partie illettrée complète les trous par la rumeur.

En mai 1917, la mer cesse d’être une peur et devient un fait. Le Yarra, qui emporte vers l’Europe environ six cents Réunionnais, est pris dans la guerre maritime en Méditerranée. Les listes ne séparent pas toujours la mer, la maladie et le feu.

Ce que les chiffres ne mesurent pas de la même façon

14 355mobilisés, dans les décomptes les plus suivis du centenaire
6 936incorporés, dans un tableau plus étroit
750 à 1 698morts, selon que l’on compte le feu, la maladie, ou la mention « Mort pour la France »

Sept cent cinquante. Entre 1 300 et 1 500. Environ 1 698. Aucun de ces totaux n’est « le » nombre. L’un s’arrête au combat. L’autre ajoute l’hôpital. Un troisième suit le lieu de naissance, un quatrième le bureau de recrutement. La maladie tue aussi, sur place, loin des familles. Dire un seul chiffre serait fabriquer une certitude que les archives n’ont pas.

Des Réunionnais servent en France et sur les théâtres d’Orient. Le récit tient le départ, la mer, l’attente, et les noms que les communes ont fini par graver.

Retrouver les noms

Ceux qui restent

La motion du 11 août avait raison de s’inquiéter des prix : le 5, ils avaient déjà bougé. En 1917, le gouverneur demande à l’île de compter davantage sur son sol. Le riz manque dans les stocks que l’on surveille. Les femmes, les enfants, les anciens tiennent les cours et les champs sans l’homme parti. L’entraide existe. Elle n’est pas un folklore. Elle est ce qui reste quand le salaire et le sac de riz ne reviennent plus par le même navire.

Les lettres mettent des semaines, parfois davantage quand le câble est coupé et que la censure retient le détail. Une famille peut apprendre une mort sans savoir le lieu : la presse n’a pas le droit de le dire. Le deuil arrive incomplet.

L’arrière a aussi ses soupçons. On surveille les courriers en langue étrangère. Un journal en ourdou, reçu par un commerçant de Saint-Denis, est arrêté parce que personne, dans l’administration, ne peut le lire. Des résidents allemands et italiens sont enquêtés dès le 12 août 1914. La peur de l’espion remplace, un temps, l’ennemi qu’on ne voit pas. Elle dit moins l’Allemagne que l’angoisse d’une île qui veut prouver qu’elle participe.

Monument aux morts de Saint-Paul et statue du Poilu de Mafate au premier plan
Thouny, 30 mai 2019. Monument aux morts de Saint-Paul, face tournée vers la ville et Saint-Gilles-les-Bains. La statue du premier plan est le Poilu de Mafate, sculpté au XXIe siècle. Ce n’est pas une photographie de 1914. Copie réduite. CC BY-SA 4.0.

Le retour, puis la pierre

L’armistice du 11 novembre 1918 n’est pas le quai. Le 31 mars 1919, le Madonna accoste à la Pointe des Galets avec 1 603 hommes, les premiers d’un retour qui s’étire. Des blessés, des invalides, des corps qui ont connu le gaz ou l’hôpital, et tous ceux dont le nom ne descend pas la passerelle.

Quelques jours plus tard, une grippe entre dans une population déjà maigre. Elle tue, dans plusieurs décomptes, davantage que la guerre elle-même. C’est une autre page. Elle commence ici, sur le même quai.

Ensuite viennent les monuments. Chaque commune élève une pierre. À Saint-Paul, l’obélisque porte des plaques de quartiers. Devant lui, depuis un 11 novembre des années 2010, une statue représente Jacob Gaze, cultivateur de Mafate, parti en 1917, mort le 3 août 1960 après une vie marquée par ses blessures. Marco Ah-Kiem l’a taillée. L’année d’inauguration est 2014 dans certains récits, 2015 dans d’autres. Gaze n’est pas tous les poilus. Il est celui que l’on a choisi de sortir de l’oubli pour le mettre devant les noms.

À Bois-de-Nèfles, en 2018, une stèle rétablit dix-neuf noms oubliés ou mal gravés. La mémoire n’a pas été juste du premier coup. Elle se corrige.

La grippe de 1919 Saint-Paul Salazie

Dix-neuf noms repris à Bois-de-Nèfles

  • BARAKA Joseph Augustin 1878–1917
  • BONARDIN Antonin Jules 1896–1917
  • BONARDIN Raoul Antoine 1885–1916
  • CASANOVE Albert 1876–1918
  • CELESTIN Ernest Laffont 1885–1916
  • CENDRIER Jean-Baptiste 1887–1916
  • CERVEAUX Charles Élisien 1885–1919
  • CLAIN Lucien Augustin 1895–1915
  • DAMOUR Jean-Baptiste 1897–1918
  • HOARAU Charles Raphaël 1891–1918
  • JEAN-BAPTISTE Anatole 1892–1915
  • LAURET Émile Joseph 1893–1918
  • LAURET Michel 1883–1916
  • LOUISE Louis 1896–1918
  • MAREC Joseph Achille 1890–1918
  • MIRANVILLE Jean Joseph 1895–1916
  • RIMPER Louis-Marie 1889–1918
  • ROBERT Joseph Augustin 1894–1917
  • VATEL Léonce 1892–1919

Les soldats de Saint-Paul 1939–1945 Nout Zistoir