Nout Zistoir · Littoral · Mer
Quand la mer arrive avant le vent
Un cyclone n’est pas seulement une spirale de vent. Il pousse l’océan. La houle peut être déjà sur le récif alors que le ciel, à terre, n’a pas encore tourné.
Trois mers, pas une seule
Le littoral réunionnais reçoit trois familles de houles, et elles ne frappent pas les mêmes côtes. Les alizés entretiennent, sur la côte au vent, une mer d’environ deux mètres, avec des périodes de neuf à douze secondes, plus marquée de mai à octobre. Cette mer fabrique deux dérives qui contournent l’île, l’une par l’est, l’autre par l’ouest, et qui se rejoignent entre la pointe des Galets et l’embouchure de la rivière des Galets.
Les houles australes viennent d’ailleurs. Ce sont des trains longs, dix à vingt secondes, nés dans des tempêtes à quelque trois mille kilomètres, dans la zone tempérée du sud. Elles touchent les rivages quinze à vingt-cinq jours par an. Leurs hauteurs moyennes sont de l’ordre de trois à quatre mètres. Elles usent et submergent surtout le sud et l’ouest.
Les houles cycloniques sont l’autre extrême. Quelques jours, entre novembre et mars, selon la trajectoire. Elles concernent d’abord un grand secteur qui va du nord-est à l’ouest. La fiche des risques du département parle d’une hauteur maximale d’une dizaine de mètres, et d’une moyenne de l’ordre de cinq à sept. Ce n’est pas le chiffre du large. C’est celui qu’on retient pour les rivages.
Le large et la côte ne mesurent pas la même chose
Une étude des houles de référence, menée pour quantifier l’événement centennal, prend Dina, en janvier 2002, comme cyclone de référence pour les façades nord et est. Au large, la hauteur significative calculée est de l’ordre de 22 mètres au nord et de 20 mètres à l’est. Ce sont des hauteurs de modèle, loin de la plage, pour un événement rare. Les poser telles quelles sur le sable de Sainte-Marie serait faux. La côte casse, relève, refracte. Le récif, la baie et la falaise ne rendent pas la même mer.
Le service météorologique dit la même prudence autrement. Autour d’un cyclone, la zone de vent violent est étroite : les vagues n’ont souvent pas le temps d’être pleinement formées, et la hauteur significative reste en deçà de dix mètres. Elle devient exceptionnelle quand le cyclone se déplace dans le même sens que ses vagues, et à une vitesse proche de la leur : il continue alors de les nourrir. Les plus fortes sont dans le quadrant où le vent souffle le long de la trajectoire. Et le train de houle, lui, va plus vite que le cyclone. On peut le sentir jusqu’à mille kilomètres devant le centre. Pour la côte nord-est, ce sont les systèmes qui viennent du nord ou du nord-est qui apportent les mers les plus hautes. Ce sont aussi les trajectoires les plus fréquentes.
Le 15 janvier 2024, au passage de Belal, le houlographe au large de Sainte-Marie a mesuré 7,3 mètres de hauteur significative et 11,6 mètres en vague maximale, vers dix heures et demie, au moment du mur de l’œil. La mer a tapé de Sainte-Suzanne à Saint-Gilles. Ce n’est pas le centennal de Dina. C’est une mer déjà assez haute pour couvrir un littoral habité.
Le Port qui se balance
Il existe un autre mouvement, qu’on a parfois rangé trop vite dans la colonne « cyclone ». Quand la marée monte vers une forte mer, et qu’un flux de sud-ouest s’installe — une forte dépression au sud de Madagascar suffit —, les bassins de l’ouest se sur-remplissent. À Port-Ouest, des oscillations, les seiches, font bouger l’eau au point que les navires ne tiennent plus à quai : ils entrent eux-mêmes dans le balancement. Ce n’est pas la houle qui déferle sur une plage. C’est le bassin portuaire qui répond. Le confondre avec la vague de Belal mélange deux dangers qui n’ont ni la même heure ni la même côte.
La mémoire plus ancienne est plus brutale. Le 10 avril 1944, la mer renverse des wagons et une locomotive à la gare de Saint-Denis, et ouvre des tombes au cimetière du front de mer. Ce jour-là, l’électricité est coupée, la radio se tait, et l’océan est déjà dans la ville. Les cyclones de l’île ont toujours eu ce second visage. L’alerte moderne le nomme à part : vagues et submersion, sur la carte de vigilance, à côté du vent et de la pluie.
