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Nout Zistoir · Histoire sanitaire

La variole à La Réunion

Les retours d’une maladie, les chemins de la vaccination et la mémoire des familles.

Une photo, une vidéo, un souvenir ou une précision à partager sur ce sujet ?

Une longue histoire de protection

La maladie qui revient d’une génération à l’autre

La variole a plusieurs fois frappé Bourbon, puis La Réunion. Elle appartient à une histoire de retours, de peurs et de tentatives de protection. Une génération pouvait en garder le souvenir, la suivante rencontrer de nouveau la menace. Pour comprendre sa place dans l’île, il faut suivre les dates des épidémies, mais aussi les navires, les quarantaines et les gestes de vaccination.

Cette maladie virale, également appelée petite vérole dans les documents anciens, ne se confond ni avec la varicelle, ni avec le paludisme. Les noms anciens et les descriptions de fièvre peuvent se croiser dans les archives ; ils ne rendent pas les maladies interchangeables. L’histoire sanitaire demande de relier les récits sans fondre toutes les épidémies en une seule.

Louis-Léopold Boilly : une scène de vaccination familiale. Œuvre conservée par la Wellcome Collection, domaine public ; ce n’est pas une scène réunionnaise.
Louis-Léopold Boilly : une scène de vaccination familiale. Œuvre conservée par la Wellcome Collection, domaine public ; ce n’est pas une scène réunionnaise.Louis-Léopold Boilly · Public domain.

Les vagues qui marquent Bourbon

Une grave épidémie touche l’île en 1728–1729. Une nouvelle vague, entre 1757 et 1759, frappe particulièrement les personnes esclavisées. Le statut juridique, les conditions de vie et l’accès aux soins appartiennent donc au récit. L’esclavage à Bourbon n’est pas un arrière-plan que l’on pourrait retirer de cette histoire.

La variole revient en 1828. Pour les années 1850–1852, les travaux historiques citent environ un douzième des habitants atteints et 1 413 décès. D’autres épisodes sont signalés entre 1858 et 1860, en 1867, puis en 1894 et 1895. Les sources ne décrivent pas toutes les vagues avec la même précision ; ces repères permettent néanmoins de voir une menace récurrente sur près de deux siècles.

Des retours espacés, une mémoire durable
  1. 1728–1729Une première grande crise dans les récits de Bourbon.
  2. 1757–1759Une nouvelle vague, particulièrement meurtrière parmi les personnes esclavisées.
  3. 1828La maladie revient dans l’île.
  4. 1850–1852Une épidémie associée au bilan de 1 413 décès.
  5. Fin du XIXe siècleDes réapparitions malgré les moyens de prévention.

Un total de décès indique l’ampleur d’une crise, sans rendre à lui seul les vies perdues. Les archives administratives comptent ; la mémoire familiale retient parfois un prénom, un départ, une absence. Les rapprocher donne une histoire plus humaine, à condition de ne pas inventer le témoignage qui manque.

L’océan relie les îles, les quarantaines les séparent

Les relations maritimes inscrivent La Réunion dans un espace sanitaire plus large. Madagascar, Maurice, les ports africains et l’Inde ne sont pas des noms lointains dans les documents : leurs échanges font partie de la vie économique et des circulations de personnes. Une île peut surveiller ses abords sans être réellement isolée du monde.

La quarantaine cherche à interrompre une arrivée possible de maladie en tenant temporairement à distance les personnes et parfois les marchandises. Les lazarets donnent une forme bâtie à cette séparation. À la Grande Chaloupe, les bâtiments racontent notamment l’histoire de l’engagisme et de l’accueil sous contrôle sanitaire.

Le dortoir et le quartier d’isolement ne remplissent pas le même rôle. Les regarder aujourd’hui aide à comprendre une organisation de l’attente, des déplacements et de la surveillance. Ces photographies contemporaines ne montrent ni une épidémie en cours, ni une scène précise du XIXe siècle.

Le dortoir du lazaret n°1 de la Grande Chaloupe, dans une photographie contemporaine.
Le dortoir du lazaret n°1 de la Grande Chaloupe, dans une photographie contemporaine.Thierry Caro · CC BY-SA 4.0.

La vaccination change la possibilité d’agir

À la fin du XVIIIe siècle, les expériences d’Edward Jenner ouvrent une nouvelle voie de prévention à partir de la vaccine. Elles ne doivent pas être confondues avec la variolisation, pratique plus ancienne qui exposait volontairement à la variole et comportait ses propres risques. Deux gestes que les textes rapprochent parfois ne reposent donc pas sur la même matière ni sur le même principe historique.

À La Réunion, disposer d’un moyen de protection ne signifie pas que toute la population y ait immédiatement accès. Il faut une organisation, des personnes formées, une continuité d’approvisionnement et de la confiance. Une campagne ne se résume pas au moment où l’aiguille touche la peau ; elle commence bien avant, dans la manière d’atteindre les habitants et de leur expliquer ce qui est proposé.

Le quartier d’isolement du lazaret n°1 de la Grande Chaloupe : une autre fonction au sein de l’ensemble sanitaire.
Le quartier d’isolement du lazaret n°1 de la Grande Chaloupe : une autre fonction au sein de l’ensemble sanitaire.Thierry Caro · CC BY-SA 4.0.
Trois réponses, des fonctions différentes
QuarantaineMettre temporairement à distance des personnes susceptibles d’être infectées.
IsolementSéparer les malades pour limiter la transmission.
VaccinationDévelopper une protection contre la maladie.

Alexandre Reydellet, une vie de campagnes vaccinales

Le chirurgien de marine Alexandre Reydellet arrive dans l’île en 1815 et y demeure jusqu’à sa mort en 1859. Son nom reste attaché à la lutte contre la variole. En 1825, il est nommé vaccinateur pour Saint-Denis ; il publie ensuite des relevés de ses interventions. Son action appartient à l’histoire concrète des médecins qui parcourent et organisent un territoire.

L’étude de Bernard-Alex Gaüzère et Pierre Aubry rapporte 79 546 vaccinations ou revaccinations entre 1825 et 1855. Ce total désigne des actes, pas nécessairement autant de personnes différentes. La distinction compte : elle rend visible la répétition du travail sans donner un chiffre trompeur sur la population protégée.

Les alertes venues des navires peuvent susciter une demande plus forte de vaccination. Ce rapport entre peur immédiate et prévention durable traverse les récits de l’époque. Il serait cependant réducteur d’expliquer chaque retard par la seule attitude des habitants : les conditions matérielles, l’accès et l’organisation comptent également. L’histoire d’un médecin ne remplace pas celle des personnes qu’il cherche à atteindre.

D’une lutte locale à une disparition mondiale

La variole connaît un destin exceptionnel dans l’histoire des maladies humaines. Les campagnes de vaccination, la surveillance et l’endiguement des foyers conduisent à l’éradication mondiale proclamée en 1980. Cette date ne correspond pas à la fin d’une épidémie réunionnaise particulière ; elle désigne un résultat obtenu à l’échelle de la planète.

L’aiguille bifurquée fait partie des outils associés aux dernières campagnes internationales. Sa simplicité contribue à expliquer comment une intervention peut être déployée largement. Le document présenté ici vient des CDC et n’est pas un instrument attribué à Reydellet. Entre les campagnes du XIXe siècle et celles du XXe, les techniques et l’organisation ont changé.

La reconnaissance de 1980 permet aujourd’hui de lire autrement les anciennes vagues réunionnaises. Elles ne sont pas devenues moins graves parce qu’elles appartiennent au passé. Elles témoignent d’un temps où une protection devait encore être construite, répétée et rendue accessible.

Extrémité d’une aiguille bifurquée pour la vaccination antivariolique. Document des CDC, domaine public ; un outil des campagnes modernes, pas celui de Reydellet.
Extrémité d’une aiguille bifurquée pour la vaccination antivariolique. Document des CDC, domaine public ; un outil des campagnes modernes, pas celui de Reydellet.James Gathany · Public domain.

Garder la mémoire sans confondre les maladies

Le choléra de 1859 appartient à une autre chaîne de transmission. La léproserie de Saint-Bernard raconte une autre forme de séparation sanitaire. Les hôpitaux relient ces trajectoires par les lieux, les personnels et les transformations du soin.

Dans Maladies et épidémies, puis Nout Zistoir, la variole trouve ainsi sa place propre : une histoire de souffrance, de prévention et de travail collectif, qui ne se limite ni à un navire, ni à un héros, ni à une date de victoire.