1939–1945La Réunion dans la Seconde Guerre mondiale.Guerres & crises

Nout Zistoir · vue depuis l’île

1939–1945

La Seconde Guerre mondiale, à La Réunion, dure plus longtemps dans les cours que sur les quais. Elle commence par des départs, en 1939. Elle devient un régime, en 1940. Elle affame, elle surveille, elle juge. Puis, dans la nuit du 27 au 28 novembre 1942, un navire change le gouvernorat. Il ne remplit pas les sacs. La faim, elle, continue jusqu’aux cyclones de 1944 et 1945, et au-delà de la paix.

Partir, dès 1939

La mobilisation n’attend pas Vichy. Dès 1939, plus de 3 000 hommes sont déjà comptés. Sur l’ensemble de la guerre, une étude historique en retient 8 539. Les deux nombres tiennent ensemble : l’un est un début, l’autre est six ans. Les familles restent. Les nouvelles mettent le temps du navire et du câble.

Un travail mené avec l’ONaCVG identifie plus de 350 Réunionnais morts au combat. Ce n’est pas le total de toutes les morts. Prison, maladie, mer, retour trop tard : d’autres absences ne sont pas dans ce chiffre. Plus de six cents hommes ont été prisonniers de guerre. Prisonnier, interné, déporté : trois statuts, trois souffrances, qu’il ne faut pas ranger dans le même mot.

Prisonniers, internés, déportés Les noms

Juin 1940 : l’île choisit, ou on choisit pour elle

L’armistice n’est pas une bataille réunionnaise. C’est un télégramme. Dans les jours qui suivent, des corps constitués — médecins, syndicats de fonctionnaires, ligue des droits de l’homme, une partie de la presse — disent vouloir continuer la guerre aux côtés de l’Angleterre. Le gouverneur Pierre Aubert entend d’abord ces voix. Puis il se retourne.

Le 29 juin 1940, il réunit la commission de défense. La question qu’il pose est déjà une réponse : faut-il sortir de la légalité pour suivre Londres, contre le pouvoir resté en France ? En quelques semaines, il aligne la colonie sur Vichy. Les relations avec la Grande-Bretagne se rompent. Le 23 août 1940, le blocus britannique des côtes devient effectif. Une île de canne, qui mange du riz venu d’ailleurs, se retrouve face à sa mer fermée.

Pendant vingt-neuf mois, la législation de Vichy s’applique ici avec une promptitude que la colonie n’avait pas toujours connue pour les lois ordinaires. Le conseil général est suspendu, comme la commission coloniale. Une commission administrative les remplace : ses membres sont nommés. En septembre 1941, un conseil de quatorze personnes passe sous l’autorité du secrétaire général Rivière. Les maires suivent ou partent. La plupart restent, nommés par le gouverneur. Ils deviennent le relais communal du régime.

La justice change de nature. Le 3 octobre 1940, une cour martiale est installée pour les faits tenus comme contraires à l’unité du pays. Le 19 août 1941, à Saint-Denis, une cour criminelle spéciale s’ouvre. Elle vise d’abord les délits économiques — le marché, les prix, les denrées. À partir d’octobre, elle s’étend à ce que le régime appelle les menées anarchistes et communistes. Le gouverneur le dit sans détour : le temps des hésitations est passé.

Vichy veut aussi la jeunesse. Écoles, sports, encadrement : la « révolution nationale » cherche à organiser les plus jeunes. L’île n’est pas occupée par une armée étrangère. Elle est administrée par un pouvoir qui se méfie des siens.

Le blocus ferme la mer le 23 août 1940. La carte d’alimentation n’arrive que le 2 septembre 1941. Entre les deux, on a déjà faim.

Vingt-neuf mois d’isolement

Le sucre ne trouve plus ses acheteurs habituels. Le riz d’Indochine et les bœufs de Madagascar cessent d’être des arrivages ordinaires. On pousse le manioc, le maïs, les tubercules, les jardins. Des terres de canne passent au vivrier. Avoir une carte, à partir de septembre 1941, donne un droit. Cela ne fait pas apparaître le sac.

Quand un navire est annoncé, les files s’allongent. Le marché noir s’installe à côté du manioc et de la carte : le prix officiel et le prix réel ne sont plus le même monde.

Les médicaments manquent avec le reste. La santé, déjà fragile, encaisse les carences. Le détail de chaque denrée est sur la page du manque. Ici, il suffit de comprendre ceci : Vichy et le blocus ne sont pas deux chapitres séparés. L’un administre. L’autre affame. Les familles vivent les deux en même temps.

Ce que l’on mange, et ce qui n’arrive plus

La nuit du Léopard

Le 27 septembre 1942, Aubert déclare Saint-Denis ville ouverte et se retire à Hell-Bourg, dans Salazie. Le cirque qui avait appris la guerre de 1914 par un câble sur la terrasse de la poste devient, vingt-huit ans plus tard, le refuge du gouverneur.

Tard le 27 novembre 1942, le contre-torpilleur Léopard, des Forces navales françaises libres, se place devant Saint-Denis. Il vient de Maurice. À son bord, l’administrateur André Capagorry, désigné d’avance pour gouverner. Le commandant est connu sous le nom de guerre Richard. L’état civil, selon les récits, est Jacques ou Jules Évenou. On ne tranche pas un prénom pour faire une légende.

Dans la nuit, Aubert est prévenu. Au matin du 28, Capagorry débarque. Il entre dans Saint-Denis et s’installe au gouvernement. La ville bascule sans la bataille que l’on pouvait craindre. Ailleurs, non.

Depuis Le Port, une batterie tire sur le navire. Le Léopard s’éloigne, puis riposte. Cette riposte tue des hommes. Dans le même temps, à terre, on tente de faire taire les canons. Raymond Decugis, ingénieur, est tué dans cet effort, selon les récits qui détaillent la batterie. Le Département compte quatre morts pour les journées des 28, 29 et 30 novembre, et nomme Decugis parmi eux. Les récits ne rangent pas les quatre noms dans le même ordre. Le chiffre et le nom tiennent. La liste complète, non.

Le 29, un ultimatum est porté à Aubert. L’évêque, Mgr de Langavant, sert d’émissaire. Capagorry et Aubert négocient, jusque par téléphone. Le 30 novembre, Aubert se rend. Trois jours pour passer d’un gouverneur à l’autre. Pas trois jours pour remplir un entrepôt.

Ce que le ralliement change, et ce qu’il laisse

Politiquement, l’île quitte Vichy et rejoint la France libre. Les tribunaux d’exception, les maires nommés, le portrait du régime : cela tombe, ou se défait. Les hommes déjà partis, eux, continuent la guerre ailleurs. Les prisonniers ne rentrent pas le 30 novembre.

Dans l’assiette, presque rien ne change tout de suite. Les routes maritimes restent dangereuses. Le riz ne redevient pas abondant parce qu’un drapeau a changé. Les files, le manioc, le maïs, les médicaments difficiles : cela traverse 1943. En 1944 et en 1945, des cyclones tombent sur des cultures déjà détournées et sur des stocks déjà minces. La fin de la guerre en Europe, en mai 1945, n’est pas non plus le quai de la Pointe des Galets.

Le 19 mars 1946, la loi de départementalisation ouvre un autre statut. Elle ne gomme pas la pauvreté ni le sous-équipement que ces années ont creusés. Elle dit que l’île n’est plus une colonie. Les maisons, elles, mettent plus de temps.

Saint-Denis Salazie 1914–1918 Nout Mémoire Nout Zistoir