Nout Zistoir · 19 janvier 1993
Colina
L’œil se pose sur le Nord en fin de journée. Le calme dure une grosse demi-heure. Puis le vent revient, de l’autre côté. Les années d’avant, l’île manquait d’eau.
L’île a soif
Après Firinga, en 1989, les années 1990, 1991 et 1992 n’apportent pas assez de pluie. 1992 est la plus sèche. L’été 1992-1993 commence de la même façon : dans le Sud et dans l’Ouest, il ne tombe presque rien. À la mi-janvier, l’eau est coupée dans bien des robinets. Les feux de broussailles prennent un peu partout.
Le plus grave part le 12 janvier au soir, au Grand-Brûlé, d’un dépôt d’ordures près de la Vierge au parasol. Il gagne les Grandes Pentes. Cinq cents hectares brûlent. Avant que Colina n’arrive, le feu est presque tenu, avec des renforts venus de métropole et l’aide de l’armée. Il n’est pas encore éteint dans les têtes. Quand, le 14 janvier, on annonce une dépression à 1 700 kilomètres au nord-est, beaucoup souhaitent la pluie, et redoutent un autre Firinga.
Il devait passer au large du Port
Les premiers signes sont vus le 13 janvier, à un peu moins de 2 000 kilomètres au nord-est. Le système reçoit son nom dans la matinée du 15. Il n’est estimé au stade de tempête que dans la nuit suivante. Le 18 au soir, il est à un peu plus de 500 kilomètres, et la nuit d’après en fait un cyclone.
Le 19 au matin, le centre est à un peu plus de 200 kilomètres, plein nord. Une inflexion laisse croire qu’il filera à environ 150 kilomètres au large du Port. Il n’en fait rien. Il ralentit dans la matinée, puis l’après-midi il repart plein sud. La côte nord est atteinte vers 18 h 30. Il est alors au plus fort : sur mer, des vents moyens d’environ 140 km/h, et des rafales de 190 à 200.
Une demi-heure sans vent
Colina arrive par le nord, poussé d’abord par des vents d’est. L’après-midi, ils montent. Puis, pour le Nord et pour une part de l’Ouest, le mur de l’œil passe et le calme entre. À Saint-Denis, il dure une grosse demi-heure. À Gillot, au cœur de ce calme, le baromètre descend à 977,1 hectopascals. Ce n’est pas le silence d’une fin. C’est le milieu.
Le vent reprend de l’autre côté, d’ouest-nord-ouest sur Saint-Denis. L’œil, déjà déformé par le flanc nord du Piton des Neiges, glisse un moment vers le sud-ouest et ressort vers 20 heures au large de la côte ouest. Ensuite il accélère vers le sud et s’éloigne. Sur l’île, le mauvais temps aura duré environ quarante-huit heures, une journée de moins qu’un épisode que l’on dit classique.
Le pylône du Colorado
Au plus fort, Gillot enregistre 191 km/h en rafale. À la Plaine-des-Palmistes, 205. Dans les Hauts du Nord, c’est probablement davantage : au Colorado, un pylône de haute tension prévu pour résister à 230 km/h est abattu. La rafale de Gillot dépasse celle que le même aérodrome mesurera lors de Dina, en janvier 2002, 187 km/h. Colina n’est pas un petit vent. Il est un vent bref.
La pluie, elle, ne s’installe pas des jours entiers. On dépasse tout de même le mètre à Mafate. Ce n’est pas Hyacinthe. C’est assez pour rappeler que le cirque boit vite, même quand le cyclone ne s’attarde pas.
Dès le matin du 19, avant le confinement de l’alerte la plus haute — on l’appelait alors l’alerte 3 —, la route du littoral est fermée : la mer passe sur la chaussée. À Champ-Borne, la houle et la marée de tempête rongent le rivage.
Deux morts, pas un autre Firinga
Deux personnes meurent, de façon indirecte : le vent n’est pas ce qui les tue. Autour, 135 habitations sont endommagées, 2 433 personnes sont hébergées, 100 000 abonnés sont privés de courant au plus fort. L’agriculture perd. Des infrastructures cèdent. Ce n’est pas la ruine de 1989.
L’eau, elle, revient un peu dans les nappes. Le risque d’incendie retombe. Le feu du Grand-Brûlé était déjà presque maîtrisé. Colina n’en est pas le pompier héroïque. Il arrive sur une île qui avait demandé de la pluie, et qui la reçoit sans revivre Firinga.
Un œil que l’on a cessé de raconter
En six ans, trois yeux ont traversé l’île : Clotilda en 1987, Firinga en 1989, Colina en 1993. Ensuite, pendant trente ans, aucun autre ne s’est posé ainsi sur les maisons. Bejisa en 2014 et Fakir en 2018 sont passés très près. Ceux qui ont ouvert les volets dans le calme s’en souviennent. Une génération née après n’a pas connu cette demi-heure.
Le service qui suit Colina s’appelle encore la Météorologie nationale. Météo-France naît le 18 juin 1993. Le centre régional spécialisé des cyclones, le 1er juillet. Colina passe avant les deux. Le prénom, lui, est resté dans l’ombre de Firinga et de Dina, non parce que le vent était faible, mais parce qu’il n’a pas eu le temps de devenir une légende.
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