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Nout Usines

Les usines

Une cheminée disait qu’un versant entier avait un endroit où poser sa canne. Puis les portes se sont raréfiées. Deux broient encore. Une est devenue un musée. Les autres sont un carré de brique, un nom de quartier, ou plus rien.

Avant que le sucre soit une industrie

La canne est plus ancienne que la cheminée. Longtemps, elle donne un alcool fait à la main, et du fourrage. Ce qui part de l’île, ce sont le café, le girofle, les vivres. Le sucre, on le reçoit de l’île sœur. À partir de 1815, cet arrangement se rompt : Bourbon doit fabriquer ce que l’île de France fournissait. Les mêmes années sont celles où la France ne tient plus Saint-Domingue, ni cette île de France devenue Maurice. Deux manières de dire pourquoi la canne prend la place du café. Elles ne se chassent pas l’une l’autre.

Une décennie d’usines

Entre 1810 et 1820, on passe d’une dizaine de sucreries à 91. En 1830, un autre compte atteint 189. Un troisième, celui des établissements créés entre 1783 et 1848, monte à 274. Créé n’est pas encore debout. Beaucoup n’ont qu’une saison. Les trois chiffres ne mesurent pas la même chose. Ils disent la même fièvre.

En 1817, la vapeur entre au Chaudron, à Saint-Denis, sur une machine anglaise, dans l’usine de Charles Desbassayns. La même année, Bois-Rouge est racontée comme la troisième de l’île à en avoir une, et le Gol date aussi sa sucrerie de 1817. Ce sont les deux qui broient encore. Leurs pages gardent les familles, les dettes, les prénoms de ceux qui tiennent le moulin. Celle-ci ne les recommence pas.

Avant la vapeur, le moulin tourne à l’eau, au vent ou à l’animal. Après, d’autres machines arrivent, moins chères, faites pour la colonie. L’usine n’est plus seulement un hangar au bord du champ. Elle devient un lieu où la canne des voisins peut entrer, même quand le propriétaire n’a plus assez de terre pour la nourrir seul. C’est déjà, au milieu du siècle, l’idée d’une usine qui broie pour d’autres.

Ceux que la cheminée emploie

Jusqu’en 1848, la canne est coupée et le moulin est nourri par des personnes esclavisées. Le 20 décembre, le statut tombe. Les champs ont encore besoin de bras : c’est l’engagisme. Une usine du XXe siècle emploie des salariés. Elle est debout sur le même sol, celui de l’esclavage puis des contrats. Le matin où une usine s’arrête, l’histoire n’est plus une machine. C’est un chemin que l’on ne reprend pas le lundi.

Autour du feu, il y a eu des camps, des cases, des ateliers et des charrettes. Le rail de la seconde moitié du XIXe siècle change la distance : la canne peut venir de plus loin qu’une charrette. Plus tard, les camions prennent la place du train. Nout Transports garde cette voie. Une usine qui concentre, c’est une usine qui a d’abord su faire venir la canne.

Quand les usines s’avalent

En 1860, la canne couvre environ 65 000 hectares, et l’on compte 130 sucreries. En 1863, le sucre de betterave européen fait tomber les cours. En 1885, le même récit officiel n’en compte plus que 50. Un autre compte, celui des concentrations menées avec le crédit colonial, donne 89 usines en 1872 et 54 dix ans plus tard. Les années ne coïncident pas. Le mouvement, si : moins de portes, des machines plus lourdes.

À Saint-Louis, les cheminées de Gol les Hauts sont une autre usine, arrêtée vers 1880. On ne les prend pas pour celle qui tourne en bas. La page du Gol sépare les deux.

Au XXe siècle, les petites de l’Ouest se taisent les unes après les autres. Vue-Belle, à La Saline, s’arrête entre 1969 et 1970. Le 18 avril 1978, à Piton Saint-Leu, on dit aux 129 salariés de Stella — dont 97 permanents — que la campagne n’aura pas lieu. On avait pensé tenir jusqu’à la fin de l’année. La Région achète les murs en 1986. Le musée ouvre le 26 juillet 1991. Les machines sont restées là où elles travaillaient.

La sucrerie de Savanna, à Saint-Paul, s’arrête en 1986. Le rhum qui porte encore ce nom n’est pas cette usine : la distillerie est une autre histoire, racontée à côté de Bois-Rouge. Grands Bois, à Saint-Pierre, s’arrête en 1991. La canne qu’elle brassait part au Gol. Sa cheminée est inscrite le 14 juin 2002.

Langevin, à Saint-Joseph, est d’un autre siècle. Gabriel Le Coat de Kervéguen la fait bâtir vers 1853, rive droite de la rivière, au lieu-dit Bois-Noirs. Le sucre s’arrête au début du XXe siècle. La fibre de choca est dite fermée au début des années 1920. Le 22 mars 2022, l’inscription couvre les deux cheminées, la roue et le canal. Le quartier, lui, est sur la page de la commune.

Beaufonds, à Saint-Benoît, fait une dernière campagne qui s’achève le 21 novembre 1995. Elle est forte : un peu plus de 500 000 tonnes, pendant que la récolte de l’île baisse. La moyenne annuelle tourne autour de 2 millions de tonnes entre 1982 et 1992, de 1,84 million entre 1989 et 1993, et d’environ 1,65 million en 1994. Le service de l’agriculture date la fermeture de 1996, parce que la campagne de 1996 ne compte plus que deux usines. Les deux phrases tiennent, si l’on distingue le dernier jour de broyage et la première campagne à deux portes. La cheminée de Beaufonds est inscrite le 27 juin 2002.

Ce qui tourne, ce qui reste debout

De la fin juin à la fin décembre, le Gol et Bois-Rouge reçoivent la canne de l’île. En 2021, elle couvre 20 759 hectares, plus de la moitié des terres agricoles, sur plus de 2 700 exploitations. Le paysage de 1860, avec ses 65 000 hectares, n’est plus celui-là. Bois-Rouge rejoint un groupe coopératif en 2001, qui prend le nom Tereos en 2002. Le Gol le rejoint en 2010. La bagasse brûlée à côté de Bois-Rouge a sa date sur la page de l’usine. On ne transforme pas ces rattachements en palmarès.

L’industrie de l’île ne s’arrête pas au sucre. Le sel de la pointe au Sel et le vieux port sont d’autres travaux. L’archéologie lit encore des usines qui ne fument plus : des machines au domaine de Villèle, un four à la Roseraye, les sites de Pierrefonds et de Grand Fond. Une cheminée protégée n’est pas l’usine. Gol les Hauts l’a déjà appris.

Les communes de ces feux sont Saint-André, Saint-Louis, Saint-Leu, Saint-Paul, Saint-Pierre, Saint-Benoît et Saint-Denis. Le cadre commun est Nout Patrimoine.